LES CAHIERS DE PARIS
43, rue Madame (6e)
PARIS

1925

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1925

LA FIN DE L’ART

Il y a, dans le dernier livre de M. Ferrero, qui est un long dialogue philosophique à la manière de Renan, un assez curieux personnage, sorte de Caliban en qui se concentre l’essence du béotisme moderne ou encore du futurisme moderne, ce qui est bien près d’être la même chose. C’est l’homme pour qui les choses de l’esprit, du sentiment, de l’art n’existent plus, qui méprise tout ce qui ne se traduit pas en résultats tangibles et mesurables. L’art surtout l’exaspère. Il lui reproche, le croirait-on ? de ne pas avoir de valeur raisonnable, objective, car ce futuriste use du jargon ancien. Qu’est-ce qu’une tragédie grecque ou une pièce de Shakespeare, un portrait du Titien, une statue de Rodin, des choses qui passionnent les uns, quelques-uns, laissent tous les autres indifférents ? Appellera-t-on cela des valeurs sérieuses ? Tandis qu’une mine d’or, une ligne de chemin de fer, une usine d’irrigation travaillent, produisent pour l’humanité tout entière qui a besoin d’or, besoin de transports, besoin du blé que produit la terre fécondée. Cet individu est italien. C’est peut-être lui qui a proposé de combler les canaux de Venise et de n’y maintenir que l’humidité nécessaire à l’établissement de rizières ; lui qui médita d’installer dans le palais des doges une fabrique de chaussures. Ils se rattrapent, les Italiens qui ont croupi si longtemps dans l’art. Que de temps perdu ! Agglomérés en nation, ils rougissent de leur niaiserie passée et ne supportent même plus qu’on s’intéresse aux bagatelles que, dans des heures d’égarement, ils ont entassées dans leurs musées. Y a-t-il dans cet état d’esprit autre chose qu’une gageure ou bien serait-ce un avant-goût des temps futurs ? Qui sait ? Tout ce qui a commencé doit avoir une fin et on doit prévoir celle de l’art, comme celles de toutes choses. Reste à savoir si l’humanité lui survivrait.

UN MONUMENT

Je lisais hier dans un journal l’énumération plaisante des objections du conseil municipal et de ses électeurs contre le monument de Beethoven par M. de Charmoy. Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro où il effara les marchands d’absinthe qui disaient : « Nos clients ne pourront jamais supporter cela ; ce n’est ni apéritif ni digestif ». Puis on pensa au Ranelagh, mais pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter les enfants et leurs nourrices : si ce monsieur allait prendre de travers les ballons égarés ! Il n’a pas l’air commode. Il faudrait du souriant ou du confortable. Ce Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier projet le transporte au bois de Vincennes et jusqu’ici il n’a pas rencontré d’objection. On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait faire peur aux grenouilles ou effarer les lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont quelques-uns sont amusants. La vérité est que le monument est gênant par son grandiose même. Il écrase tout. Il faudrait une jolie chose et M. de Charmoy n’a pas pensé à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et le pathétique. Mais c’est pour cela même que ce monument-épouvantail symbolise si bien Beethoven et son œuvre dont il semble une transposition plastique. Beethoven aimait à composer ses symphonies au milieu de la nature dont il percevait encore le rythme quand il n’entendait plus ses bruits. Qu’on le mette dans un coin solitaire du bois de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa majesté et l’air en résonnera sous les arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il pourra s’accommoder et plus ils seront grands et plus ils seront riches, plus il se sentira dans un milieu favorable à son génie. Que M. de Charmoy se dise que peu de monuments soutiendraient un tel voisinage.

LES STATUES

On sait combien sont ridicules la plupart des statues de Paris, où il y en a beaucoup. Mais, à défaut de ridicule, elles auraient encore contre elles leur nombre et surtout leur médiocrité. Cette médiocrité est telle qu’au lieu de rendre sympathiques les personnages statufiés, elle les fait prendre en mépris. Il faut bien s’en prendre à quelqu’un. Les statuaires sont inconnus, surtout de la foule : c’est sur Chappe ou sur Étienne Dolet que retombe la mésestime, ce qui n’est pas juste. Mais ce n’est pas à ce point de vue, qui est celui de l’esthétique, que s’est placé un journal en soumettant à ses lecteurs ce problème : Si on ne devait garder à Paris que vingt statues, lesquelles choisiriez-vous ? La question fut donc celle du mérite des statufiés. Je sais bien que l’opinion des lecteurs bourgeois d’un journal n’est pas l’opinion publique, mais seulement l’opinion moyenne. Elle fut assez saine, mais témoigna encore de bien des préjugés. Trois ou quatre de ces choix ne vous paraissent-ils pas singuliers : Parmentier, Dumas père, La Fayette, Denis Papin ? Décidément la pomme de terre a porté bonheur à cet honorable apothicaire. S’il l’avait vraiment découverte, il faudrait sans doute lui élever une statue en or, mais ce n’est pas le cas. Il la préconisa bien, mais seulement, le malheureux, comme fort propre à faire du pain ! Il en voulut aussi à la châtaigne, qu’il vouait au même usage. Parmentier est une invention de François de Neufchâteau dont Rivarol disait que sa poésie était une prose à laquelle les vers s’étaient mis. On voit à la suite du préjugé Parmentier le préjugé Alexandre Dumas. Passons. Je le retrouverai bien quelque jour. La Fayette est donc encore célèbre ? Encore un préjugé, bien peu explicable. Quant à Denis Papin, personne ne sut jamais quelle était son invention. Sa gloire est à mettre à côté de celle de Salomon de Caus, personnage à peu près fictif. Mais il est peut-être bon que le peuple distribue la gloire à tort et à travers. Cela en montre mieux le néant.