L’OBÉLISQUE
Voici un petit fait qui intéresse l’histoire monumentale de Paris. Il ne doit pas être ignoré des érudits, mais mon excuse pour le rapporter est que je ne le connaissais pas et que la plupart des lecteurs ne sont pas sans doute plus avancés que je ne l’étais hier. Quand on transporta l’obélisque d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire qu’il comportait, non seulement l’aiguille, mais un soubassement ou piédestal qui lui donne toute sa signification. C’était un monolithe où sont, sur deux des côtés, sculptées en haut-relief, quatre figures de cynocéphale, d’une simplicité et d’une hardiesse admirables. Ce piédestal, déterré avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué avec lui jusqu’à Alexandrie où on l’oublia, sans doute volontairement, et où il est peut-être encore. Il ne faut donc pas nous vanter de posséder un obélisque complet. Nous n’en avons qu’un morceau et pas sans doute le plus intéressant. D’après la revue ancienne où j’ai trouvé cette histoire, on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de place sur le bateau, et il est probable que les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas tout d’abord de leur négligence, ou bien s’empressa-t-on, pour la couvrir, de commander, en granit du pays, l’insignifiant soubassement qui remplace le morceau original. C’est dommage, car d’après la gravure assez imparfaite que je connais, les originales figures délaissées auraient pu, exposées à la vue de tous, avoir une certaine influence sur la mauvaise sculpture romantique. Mais cela se passait en 1833. Qui songeait alors à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne ? Il nous a fallu presque cent ans pour commencer à faire semblant de la comprendre.
L’ARCHITECTURE
La saison a été bonne pour l’architecture. On a découvert dans les provinces les moins connues toutes sortes de merveilles de pierre. Mais cela fait penser à tout ce qui fut détruit au cours des cent dernières années et dont il ne reste parfois qu’une médiocre gravure, dont il ne reste parfois rien qu’une ancienne description, moins encore, qu’une mention dédaigneuse. On a beaucoup détruit dans les campagnes, dans les villes de province. J’ai indiqué ici[1] quelques-uns des ravages subits par des villes comme Rouen, jadis si riche en pierres sculptées, si riche qu’il en reste encore beaucoup, le revirement du goût n’ayant pas laissé aux vandales le temps d’achever leur œuvre de nivellement. Mais à Paris, l’œuvre a été achevée. Je voudrais qu’on établît un album qui montrerait ce qu’était Paris, non pas dans les siècles lointains, mais seulement de 1820 à 1830, à la naissance du romantisme. Il serait gros, s’il devait être complet, mais qu’il serait triste ! Ce qu’on a démoli de merveilles sous Louis-Philippe et surtout sous Napoléon III est presque inimaginable et je n’ai pas la prétention d’en donner une idée en quelques lignes. A chaque pas, dans les quartiers un peu anciens, s’élevait une maison sculptée ; le boulevard Sébastopol et les nouvelles rues voisines ont arraché de vieux hôtels dont plus d’un rappelait celui de Jacques Cœur, à Bourges. On avait alors, dans les milieux officiels, si peu de considération pour ce qu’on appelait des antiquailles que presque personne ne se montra ému de tant de vandalisme. Comme telles grandes villes, anciennement riches, Paris, qui n’avait pas encore été remanié, était encore en 1830 un véritable musée de pierre. Ce qui en subsistait encore trente ans plus tard fut balayé par Haussmann. Mais il faudrait des images pour faire sentir ce que nous avons perdu. Ce serait à pleurer. Je pense à ceux qui n’ont pas pour la symétrie le respect moderne.
[1] Ces réflexions ont paru dans le journal La France, sous le titre Les Idées du jour.
LA PIPE
On a trouvé dans des tombeaux romains, celtiques, barbares des pipes en bronze, en fer, en terre et toutes semblables aux nôtres, à celles d’un sou. A quoi donc servaient-elles ? Mais à fumer probablement. Du tabac ? Peut-être. Le tabac est une plante indigène en Chine et les produits de la Chine ont de toute antiquité passé en Occident. De l’opium ? Peut-être encore. Les Romains connaissaient l’opium. Dans son poème de La Médecine, Marcellus Empiricus cite l’opium parmi soixante ou quatre-vingts produits aromatiques de l’Orient. Mais la pipe servait sûrement aux anciens à fumer différentes herbes, telles que la menthe, la sauge et, surtout la lavande. Sur une des pipes antiques trouvées à Valence, on a gravé une plante où l’on reconnaît la lavande, et précisément un poète de Valence a chanté au XIIIe siècle l’art de fumer la lavande, « laquelle chasse le sommeil et procure de l’énergie et de la vigueur, en purgeant l’humidité du cerveau ». Cette pipe à lavande, trouvée à Valence, semble taillée dans ce que nous appelons si singulièrement l’écume de mer. C’est M. Pitollet qui a rassemblé ces détails et quantité d’autres dans un bien curieux article de l’Intermédiaire. Donc on a fumé de tout temps, on fumait au moyen âge, et quand le tabac d’Amérique parvint en Europe, les pipes étaient toutes prêtes à le recevoir ; elles l’attendaient. A vrai dire, on ne trouve pas d’allusions à cette coutume dans les auteurs classiques, mais c’est peut-être qu’hypnotisés par l’origine américaine de la fumerie, les érudits ne les ont pas comprises. Ainsi le brigand Cacus vomissant, nous dit Virgile, du feu et de la fumée, représenterait un homme qui fume une grosse pipe dans l’obscurité ! Mais d’ailleurs Pline et d’autres parlent de fumées aromatiques aspirées avec des roseaux. Pratique médicale, sans doute, mais le tabac a commencé ainsi. Il avait des vertus. Il n’a plus que des vices, heureusement.
TRANSMUTATION
Les derniers alchimistes sont très fiers parce que la chimie moderne a repris quelques-uns de leurs thèmes, par exemple celui de la transmutation des métaux ; il y a beaucoup de différence entre les deux séries de recherches, mais il y a aussi une ressemblance, c’est qu’elles sont très capables, aujourd’hui comme hier, de ruiner leurs adeptes. La pierre philosophale a toujours coûté extrêmement cher à ceux qui la voulaient trouver de bonne foi. En retour, elle enrichit assez sûrement les charlatans qui avaient eu la fortune de mettre la main sur un solide imbécile. C’est au dix-huitième siècle qu’ils foisonnèrent surtout. Casanova, qui avait des recettes pour toutes choses, en avait aussi pour la transmutation, et elles variaient suivant le degré de naïveté des gens. On se rappelle avec quelle habileté il opéra, à Torre del Greco, l’« accroissement » d’une fiole de mercure en l’amalgamant tout simplement avec du bismuth. Il était très fier de son œuvre. C’était le premier argent qu’il gagnait. Son contemporain et son ennemi, Saint-Germain, qui, comme lui, fit deux ou trois fois fortune, ce qui indique qu’il se ruina autant de fois, se vantait non seulement de transmuer l’argent en or, mais de fondre en une seule pierre magnifique les petits diamants qu’on lui confiait. C’est un aventurier plus sombre et plus ingénieux encore que Casanova. Il semble avoir eu une fin assez malheureuse. Il était beaucoup plus extravagant et exigeait beaucoup plus de crédulité. A ceux-là l’alchimie et la cabale furent de vraies mines d’or ; mais combien d’autres, au lieu de trouver la fortune au fond de leurs cornues et de leurs combinaisons, n’y trouvèrent que la misère. Mais quelle bêtise de vouloir transmuer le plomb en or ! Et après ? L’or, étant commun, perd toute valeur. Cela a un intérêt comme opération chimique, mais pas plus que celle qui transformerait l’or en plomb.