Le hasard m’a mené hier dans un cinéma. Je m’étais pourtant bien promis de ne pas m’y laisser reprendre. En peu d’années, ce spectacle est devenu d’une telle platitude, d’une telle bêtise, qu’on se sent vraiment humilié de faire partie, même pour un temps très court, du troupeau qui s’y délecte. Il y a certains films fabriqués en Italie, où se déroule, dans l’anecdote la plus inane, la sentimentalité la plus basse, qui semblent conçus pour récréer un peuple d’acéphales. On me dit que nous sommes mal tombés, que c’est une série choisie pour les enfants, qu’ordinairement il y a certains tableaux attachants ou curieux. J’en doute. Le cinéma, de plus en plus, est envahi par la mauvaise pantomime, le quiproquo facile, le truc vulgaire. Quelle déchéance ! Les premiers spectacles cinématographiques m’avaient plu et même enchanté, mais alors l’élément théâtre y faisait encore presque défaut. On donnait des vues de la nature, des grandes industries, des mœurs lointaines. Maintenant, c’est l’anecdote, une anecdote de morale en action, imaginée par des imbéciles et traduite par des acteurs sans talent ou d’un talent tout mécanique. Parmi toutes ces histoires turpides, on avait glissé tout de même la vue d’un paysage de Normandie, mais les feuilles des arbres remuaient tellement vite que c’en était absurde. De plus, cela se déroulait sur des airs de quadrille grivois, car il est convenu pour le peuple que la Normandie est un pays où on trépigne en buvant du cidre qui mousse. Ce qui est parfaitement idiot, car la danse y est quasi inconnue. Évidemment, je suis de mauvaise humeur et le cinéma n’est peut-être pas tombé partout aussi bas que je viens de le voir. Pourtant, je le crois sur une mauvaise pente.
LES MOMIES
On vient de découvrir que la plupart des momies étaient fausses. Cela n’est pas très nouveau. Déjà au XVIIIe siècle toutes les momies venaient d’Alger où elles étaient fabriquées par d’astucieux médecins musulmans. En ce temps-là, la pharmacopée en faisait une grande consommation et il n’était pas un apothicaire qui n’eût un de ses bocaux étiqueté « poudre de momie ». Pauvres malades ! Je ne sais plus pour quel mal on leur administrait cette drogue infâme, mais il est certain que nos ancêtres l’absorbaient volontiers. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a disparu du formulaire où figurent un tas de choses singulières, mais non répugnantes, telles que la corne de cerf. La momie servait aussi à fabriquer pour les peintres un beau noir qui, paraît-il, n’aurait pas été remplacé, ce qui n’a plus d’importance, toute la peinture étant désormais couleur jus d’herbe et sirop de groseille. Les Algériens fabriquaient donc force momies en imprégnant les cadavres d’asphalte, en les roulant dans des bandelettes trempées dans l’asphalte. Tout cela est raconté dans un petit livre intitulé L’heureux Esclave, qui est le récit d’un séjour aux côtes Barbaresques par un sieur de la Martinière, qui avait été pris par les corsaires de Salé. On peut y voir le détail de ces préparations. Les momies étaient ensuite transportées en Italie, de là passaient en France. Il paraît qu’on en fit aussi à Lyon, grand centre médical et où le besoin de cette pourriture asphaltée se faisait souvent sentir (avec ou sans jeu de mots). Les marchands d’Égypte qui continuent ce commerce, non plus pour les malades, mais pour les antiquaires, n’ont eu qu’à le perfectionner légèrement pour le mettre au goût du jour et au goût américain, car c’est l’Amérique maintenant qui absorbe le plus de fausses momies. Cela ne veut pas dire qu’elle les mange. Ce n’est plus l’usage.
LA PEINTURE
Ce siècle s’annonce comme celui du délire de la peinture. Voilà-t-il pas que la Bethsabée de Rembrandt est montée à un million en vente publique ! Ajoutez dix pour cent pour les frais de vente, le prix des assurances et vous trouverez que l’acquéreur aura payé, surtout s’il n’a pas le placement immédiat de son achat, pas très loin de douze cent mille francs pour une curiosité périssable, qu’un accroc peut disqualifier, pour un tableau qui a déjà perdu beaucoup de beauté originelle et qui en perdra un peu tous les ans. Mais ce n’est pas l’acquéreur qu’il faut admirer dans cette histoire, c’est l’amateur auquel il le repassera avec un bénéfice inconnu. Ce serait un musée allemand que je n’en serais pas très surpris, mais si c’était un ultra-riche Américain, il ne faudrait pas s’en étonner non plus. Il tiendra dans un salon de Chicago la place du chèque de cinq cent mille dollars qu’y avait fait encadrer un imbécile colossal. Bethsabée est de Rembrandt. Cela ne peut donc pas être une œuvre sans intérêt, mais il ne semble pas (j’en ai vu de belles reproductions) que cela soit une œuvre pleine de charmes. Les femmes de Rembrandt sont généralement de celles qu’on aime mieux voir en peinture que dans la réalité. Je sais bien qu’il faut les regarder sur le plan de l’art, mais il m’est difficile, pour mon plaisir particulier, de séparer entièrement l’œuvre d’art de l’objet qu’elle représente. Je suis bien aise que Bethsabée existe, mais je ne désire pas l’avoir constamment sous les yeux. C’est un objet de prix, c’est un diamant, soit, mais dont la contemplation doit être un peu fatigante, telle celle du fameux chèque. La peinture est une convention bien curieuse, et ce n’est peut-être que cela.
VISAGES
Réunis en volume, les Visages de Rouveyre semblent peut-être un peu moins cruels que lorsqu’ils défilent périodiquement le long d’une revue. Mais vraiment, je ne sais pas trop à quoi cela tient. Sauf en quelques pages qui demeurent excessives et comme blessantes, l’ensemble se tient. On sent beaucoup moins le système que la méthode. Faisons abstraction des visages de femmes, dont presque aucun n’est tolérable, la galerie des hommes me paraîtra même supérieure. C’est que la tête de la femme n’est pas faite pour plaire par son caractère, mais seulement par une certaine rectitude de lignes, qui ne doit pas être trop individualisée. Les femmes qui veulent à la fois paraître des beautés et des penseuses se méprennent sur leurs possibilités : il faut opter. La forme inesthétique donnée à leur visage, pourrait dire Rouveyre, est un hommage à leur intelligence : la beauté pure ne pense pas. La pensée ravage toujours la figure : il est vrai que la vie y suffit très bien. Mais je crois qu’il aurait fallu tenir compte pour les femmes de la faiblesse de notre œil pour elles, chez nous autres qui n’avons pas le regard déformateur ni si rudement scrutateur. Ceci dit, et ceci n’est peut-être que du sentimentalisme, je ne vois pas d’objection contre les portraits d’hommes, dont beaucoup sont d’une ressemblance extrêmement vivante. Ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des tendances, des intelligences, des manières d’être. Il y a d’autres déformateurs. Rouveyre diffère des autres par la diversité de sa déformation qui, au lieu de tourner autour du geste du dessinateur, tourne autour du caractère qu’il a deviné chez le modèle. En quoi c’est un portraitiste et non un caricaturiste aux effets toujours limités et presque toujours identiques. Mais par cela même c’est un homme fort dangereux pour la tranquillité publique.
SUR UN PORTRAIT
Les nouvelles générations de poètes et d’artistes s’engagent dans une voie esthétique où il va être bien difficile de les suivre. A les considérer, les plus hardis des beaux esprits se sentent croître des oreilles d’âne, des yeux de cheval et des âmes de pompiers. Tout ce qu’on a vu en fait de révolutions dans la littérature et dans l’art, et dont on nous conte l’histoire, n’est rien en comparaison de celle qui se prépare et qui est déjà fort avancée. Que l’on prenne par exemple le dernier volume de Guillaume Apollinaire. Ce sont des poèmes et il s’intitule Alcools. C’est juste, car ils enivrent de plusieurs manières, soit qu’on les respire, soit qu’on les touche ou seulement qu’on les regarde. Ils ne comportent pas de ponctuation et pourtant ne sont pas plus obscurs que tels autres qui en sont surchargés. Mallarmé avait déjà écrit des poèmes sans ponctuation, mais brefs et qui ne voulaient donner que des images ou des sensations uniques. Apollinaire risque de longs poèmes dénués de ces petits signes qu’on nous a habitués à croire indispensables et il prouve ainsi leur inutilité, au moins en poésie qui procède moins par analyse intellectuelle que par accumulation d’impressions. La couverture porte : « Avec un portrait de l’auteur par Pablo Picasso. » On tourne et voici une épure géométrique fort belle où l’on distingue au bout d’un moment un œil en haut et l’autre plus bas, quelques cheveux jetés dans un coin vers le sommet, une oreille aussi, en somme rien de ce qu’on appelle vulgairement un portrait et cependant on sent que l’artiste sait dessiner, qu’il n’a nullement fait un gribouillis de hasard, qu’il obéit à une méthode. C’est du cubisme, par le maître du genre. C’est comme cela maintenant que les muses voient leurs poètes et les bourgeois leurs épouses. Il faut entendre Apollinaire, homme intelligent, trop intelligent, vous dire : « Dans peu, vous vous y habituerez ; l’œil reconstruira. Ne lui en donne-t-on pas les éléments ? Quand on aperçoit quelqu’un, ne le voit-on pas par petits morceaux successifs ? » C’est beaucoup d’« alcools » à la fois ; cela monte un peu à la tête. N’importe, voilà un livre dont je ne me priverais pas volontiers.