LA NAVETTE
La navette de Soudeilles nous est rendue. L'antiquaire belge entre les mains de qui elle était parvenue, ne pouvant la vendre, s'est décidé à la restituer. Le chef de saint Martin est déjà revenu. Ainsi, comme disent les gens qui ont des entrailles pour l'archéologie, le Trésor d'art de la France est provisoirement au complet. Ce n'est pas que cela soit très beau, mais puisque cela nous appartient, c'est à nous de le conserver, au moins par curiosité et comme spécimen d'une civilisation disparue. L'art religieux est si loin de nous! Je n'ai pas vu cette navette, mais il suffit qu'elle soit du xiiie siècle (autant qu'il m'en souvienne) pour demeurer précieuse. Les artisans de ces temps anciens avaient une telle ingénuité! C'est qu'il n'y avait pas d'écoles d'art, avec des élèves et des modèles. Il n'y avait que des apprentis qui conquéraient leur métier avec patience et des maîtres qui ne le leur enseignaient qu'en leur mettant l'outil à la main. Il n'y avait pas d'écoles, mais de ces maîtres, il y en avait partout, dans les plus petites bourgades, qui étaient devenus maîtres à force d'avoir été apprentis, forgerons à force de forger. Ils arrivaient rarement à la perfection, à l'odieuse perfection, mais leurs œuvres avaient presque toujours cette originalité que l'enseignement de l'art a tuée à jamais. Si l'art d'écrire a échappé à la médiocrité qui règne sur les arts plastiques, c'est qu'on n'a pas encore osé l'enseigner officiellement, mais cela viendra sans doute et, comme il y a des prix de poésie, on verra des écoles de poésie, des professeurs de poésie et des modèles de poésie qu'on copiera éternellement. L'art ne s'enseigne pas, sinon dans ses éléments les plus élémentaires. Il faut que l'artiste, qui redeviendrait alors un artisan, le découvre lui-même. Qu'il fuie l'école, c'est la seule chance qu'il ait de retrouver l'ingénuité perdue.
LA RAVIVEUSE DE PERLES
C'est un joli métier que celui pour lequel une jeune actrice espagnole a quitté sa profession. Elle est maintenant raviveuse de perles. Quand un collier de perles est malade, languissant, qu'il perd son éclat, on le passe à son cou, elle le porte quelque temps sur sa gorge et les perles retrouvent à ce contact leur vie et leur jeunesse. Il ne faut pas chercher là, disent les gens de science, on ne sait quelle magie; c'est de la chimie, tout simplement. Les perles malades guérissent quand on les soumet à une chaleur douce et continue, analogue à celle que dégage le corps humain. Très bien, mais pourquoi se ternissent-elles au cou de certaines femmes et se ravivent-elles au cou de certaines autres? Voilà ce que la chimie n'explique pas et ce que je ne me soucie pas qu'elle explique. J'aime mieux rêver à la sympathie entre les perles, ces jolies choses, et la gorge d'une femme, cette douce chose, rêver au mystère des tiédeurs et des effluves. Tous les seins ne palpitent pas du même rythme, tous ne donnent pas la même chaleur. Demandez aux amants. Il y en a même qui sont calmes comme un lac et froids comme leurs eaux. Il y en a qui s'agitent tumultueusement et qui répandent une tiédeur d'oiseau. Or la chaleur de l'oiseau est bien supérieure à la chaleur humaine. C'est peut-être là le secret de la belle Espagnole? Car je la veux belle, aussi, afin de compliquer le problème, et que sa poitrine ait l'harmonie de celle de la Maja Nuda, où Goya mit toute la voluptueuse insolence de l'Espagne. Des perles ne pourraient se plaire sur une gorge médiocre, ni y retrouver la fraîcheur de la vie. Peut-être aussi, certainement même, que cette femme élue est plus qu'une autre capable d'amour et qu'elle a pour les perles une dilection particulière. Le miracle de la raviveuse de perles est un miracle d'amour.