Tous les Normands étant cousins, Mme de Couvrigny, qui vient de se faire condamner à mort par le redoutable jury du Calvados, est donc ma cousine. Elle l'est même de façon plus authentique. Je n'ai pas besoin d'en donner d'autres preuves que mon dire, car c'est une alliance dont peu se vanteront. Je ne crois pas d'ailleurs qu'on en rougisse beaucoup. Il ne s'agit après tout que d'un crime de folie alcoolique et la vraie place de cette malheureuse serait à l'asile du Bon-Sauveur. C'est l'inconvénient des familles indéfiniment étendues qu'il s'y passe toujours quelque drame. Il y a une dizaine d'années, des jeunes filles s'amusèrent un jour à compter combien, elles comprises, je pouvais avoir de cousines sur la terre normande. Elles en trouvèrent, je crois, plus de cent cinquante, ce qui suppose autant de cousins, et elles en oubliaient sans doute. Depuis, tout ce monde a crû, car les anciennes et vraies familles normandes ont conservé une fécondité effroyable et qui les mène à la ruine et parfois à la dégradation, ce dont les Couvrigny sont un bel exemple. Le mari, la victime, était retombé à la condition des paysans qui jadis lui payaient fermage. Il labourait lui-même, nettoyait les étables, entassait son fumier dans la cour. Sa femme buvait, peut-être pour oublier sa misère. Le couple procréa des malingres, parmi lesquels une sorte d'idiot, que sa mère abrutie poussa au crime. Il n'y a rien de plus terrible que ces fins de familles déchues et l'on comprend la terreur des plus intelligents devant de telles perspectives. L'affaire Couvrigny apparaît de temps en temps sous des formes diverses, mais qui ont toutes une cause unique: la déchéance.
LE BONHEUR EN PRISON
C'est une histoire très vraie qui fut contée à l'Institut général psychologique par M. A. Laguesse, directeur honoraire des établissements pénitentiaires. Le nommé J. est un habitué des prisons. Non qu'il soit un grand criminel; c'est surtout un grand paresseux. Mais il sait commettre à propos le menu délit qui lui fera passer en prison la saison mauvaise. M. Laguesse le qualifie de débauché et d'ivrogne. Soit. Ce ne sont en tout cas que débauches et ivrogneries d'un sans le sou, c'est-à-dire bien médiocres. Un jour donc qu'il était en cellule pour avoir refusé de se livrer au travail imposé aux prisonniers, le directeur eut pitié de lui, je ne sais pour quelle cause, et voulut lui faire grâce, à condition qu'il irait à l'atelier où l'on effiloche des étoupes. Mais il ne voulut rien savoir. Le cachot, où l'on n'effiloche pas d'étoupes, lui paraissait beaucoup plus séduisant que l'atelier où l'on réduit en charpie de vieux câbles goudronnés. Etonné de ce refus des faveurs administratives, le directeur insistait. En vain. «Pensez donc, lui dit le prisonnier, comme je suis heureux étendu sur ma paillasse, moi qui couche à même les quais toute l'année! Ce n'est qu'en prison que je goûte à la viande et que je bénéficie d'une chemise propre tous les huit jours!» Lui parler repentir et conscience le mettrait dans un ahurissement profond, remarque l'excellent M. Laguesse, qui a peut-être essayé. Habitué à toutes les privations, à toutes les souffrances, le régime le plus dur de la détention est un bienfait pour lui. Le malheureux croit que les prisons sont des manières d'asiles où les traîne-misère trouvent un abri, mais il n'arrive pas à comprendre pourquoi la société exige que l'on commette un délit pour que l'on puisse y entrer. Il serait si simple, pense-t-il au fond de lui-même, sans oser le dire, de supprimer cette formalité absurde. Je suis assez de son avis.
AUX GOBELINS
Il paraît que les Gobelins sont en décadence, parce qu'on y chauffe les cuves à couleur avec du bois. Ce feu est difficile à régler, les ouvriers y perdent leur temps et la besogne est ratée. C'est bien possible, mais comment donc faisaient les ouvriers d'autrefois, ceux d'avant la vapeur, d'avant l'électricité, d'avant même le pétrole? Sans rien connaître à la question, je ne puis comprendre en quoi ce système de chauffage met les ouvriers d'aujourd'hui en état d'infériorité sur ceux de jadis. Si cette industrie des tapisseries, cet art plutôt, était victime de la concurrence, je comprendrais ces plaintes, mais les Gobelins sont seuls de leur espèce. Ni en France, ni à l'étranger, on n'a monté d'ateliers rivaux. Demande-t-on aux artistes des Gobelins de faire mieux que les contemporains de Le Brun ou de Watteau? Nullement. On ne leur demande que de faire aussi bien et je ne vois pas la raison pourquoi ils n'y parviendraient pas. Mais précisément, répondent leurs défenseurs, ils pourraient faire mieux, s'ils étaient mieux outillés. Oh! comme c'est inutile! Comme c'est dangereux! Mais, dit-on encore, et le progrès? Songez que si les cuves étaient chauffées à la vapeur, nous obtiendrions très facilement et à peu de frais 14.000 nuances! Les créateurs du genre étaient bien loin d'en connaître autant, ce qui les rendait incapables de rendre, comme il faut, toutes celles d'un tableau. Aussi, répondrais-je, moi qui décidément n'y entends rien, ils faisaient des tapisseries et non des copies de tableaux. On répond encore: «Nous le pouvons, nos couleurs sont inaltérables!» Ah! dis-je à mon tour, laissez-moi dans ma barbarie. Je n'aime que les couleurs qui passent, qui sont déjà passées, les couleurs qui promettent, si elles ne l'ont déjà, la grâce des choses fanées!