LE TYMPANON

Hier, dans une soirée originale (il n'y a rien qui ne le soit en cette rare maison), nous eûmes un concert de harpe et de tympanon. Les deux instruments ne se connaissent pas assez pour marier leurs sons. Ils se sont fait entendre l'un après l'autre et, malgré le charme de la harpe, la sympathie allait au tympanon. C'est quelque chose comme l'âme du clavecin avant qu'elle n'eût trouvé le corps d'érable ou de bois de rose où elle s'emprisonne, l'âme toute nue et qui vibre éperdument dans la fraîcheur de sa sincérité mélodieuse. Même disposition de fils et de cordelettes métalliques, mais ce ne sont pas encore des marteaux qui les frappent et les font résonner; ce sont de petits maillets très légers, gantés de peau, dont une main habile dose le poids et la touche. Pincé ou râclé avec le plectre, avec l'ongle, l'appareil du tympanon a des sons de cythare. Frappé, il donne des sons de clavecin ou de piano lointain, très doux et un peu cristallins, que renforce une table de résonnance. Bref, le tympanon a le charme des instruments de musique qui ne sont pas trop perfectionnés et dont les sons, nettement divisés, ne s'unissent que furtivement grâce à la dextérité de l'exécutant. Les harmoniques se développent avec franchise en petites arabesques dont on suit le dessin grêle et charmant. L'instrument même que nous entendîmes est ancien, don, nous disait l'artiste, de Louis XIV à un de ses ancêtres. Lulli l'a peut-être essayé. Jouait-il du tympanon? Sa musique semble faite pour cela autant que pour le violon. Je réclame un air de tympanon quand on reprendra le Bourgeois Gentilhomme, ou telle autre comédie d'alors comme Arlequin, empereur de la Lune, où il est question du tympanon, comme d'un instrument à la mode. Il le fut hier pour ceux qui l'entendirent et qui s'étonnaient qu'il ait pu être si oublié. Que de choses anciennes nous croyons ainsi avoir remplacées, sans nous douter que rien ne se remplace. Les choses, comme les gens, se succèdent, voilà tout.


LES HOUYHNHNMS

Je n'ai pas parlé de ce cheval qui a la passion des racines carrées. Quel être charmant! On lui donne un nombre et l'instant d'après, avec ses pattes ou ses oreilles, je ne sais plus, il manifeste et prouve qu'il a trouvé juste. Quelle est la racine carrée de 1146? Vous seriez bien embarrassé, et moi encore plus que vous, ne sachant même pas ce que c'est qu'une racine carrée, ni à quoi cela peut bien servir. Mais cet excellent dada les adore et les préfère même aux carottes et aux betteraves. On va le mettre prochainement, paraît-il, au régime des binômes. Alors, il pourra converser avec M. Poincaré, de l'Institut, qui n'attend que cela pour lui aller faire une petite visite dans son pays, en Allemagne.

Il la lui rendra à l'Académie des sciences et cela fera une belle séance, dont je vous promets la description. Swift n'avait pas prévu ce développement des mathématiques dans l'intellect des houyhnhnms, les chevaux nobles, justes et bons dont il avait visité la république, où ils sont devenus les maîtres des hommes, devenus, eux, les horrifiques Yahous. Ce jeune savant descend évidemment des quadrupèdes modèles tant vantés par Jonathan, mais il est tout de même moins émouvant. Pour tout dire, je le trouve un peu cheval de cirque et je me demande de combien de coups de chambrière, entremêlés de combien de morceaux de sucre, il a payé sa science. Mais j'admire parfaitement la patience de son dresseur et aussi la naïveté des commissions compétentes qui n'ont point douté un instant de ce génie chevalin. A moins que les temps prédits par l'écrivain anglais ne soient en train de s'accomplir. Cela ne m'étonnerait pas autrement. Tant d'hommes autour de nous sont déjà des Yahous!


COUSINS DE NORMANDIE