LE PANTALON INTÉGRAL

Il y a tout un parti féministe aux Etats-Unis qui a pris pour bannière, si j'ose dire, le «pantalon intégral». Elles prétendent s'habiller comme les hommes, non seulement d'un pantalon, mais aussi d'un gilet et d'un veston; mais elles ne parlent que du pantalon, lequel, comme on le sait, est symbolique. Autrefois, c'était la culotte. Mais les mœurs évoluent, et les langues aussi. A cette heure, les femmes ne sauraient donc se contenter à moins du pantalon. En le préconisant, elles font preuve, certainement, à la fois d'esprit et de goût, et même de science, car, ainsi vêtues, on ne pourra plus leur dénier une presque parfaite ressemblance avec les hommes, non moins que beaucoup de charmes et une surabondance de valeur esthétique. Même, il est probable que leurs charmes déborderont et que leur esthétique s'amplifiera jusqu'à l'insolence. Quelques-unes, douées d'un caractère conciliant, avaient proposé qu'on s'en tînt à la jupe-culotte, qui est déjà, comme on le sait et comme on l'a vu, une jolie conquête. Mais elles ont été battues par le pantalonisme intégral. «Nous voulons, disent-elles, qu'on nous prenne pour des hommes. Ainsi, nous pourrons nous démener dans la vie sans qu'on nous remarque. Habillées en hommes, nous n'attirerons plus l'attention des hommes, et nous serons enfin libres de nos mouvements.» Quand j'ai appelé «hoministes» ces féministes qui se nient elles-mêmes, je ne savais pas qu'elles me donneraient si complètement raison, et qu'à leurs autres prétentions elles ajouteraient le «complet veston», qui, d'ailleurs, les complète bien.


LA VERTU

Une fois par an l'Académie récompense la vertu, ou ce qu'on appelle ainsi, car la plupart des actions qu'un long discours nous vanta sur le mode accoutumé semblent moins dictées par la vertu que par la nécessité. Elles n'en sont pas moins fort louables, mais j'ai bien le droit de supposer que la plupart des gens vertueux exaltés sous la coupole préféreraient à la vertu quinze mille livres de rentes. Cela ne les empêcherait pas de continuer à être vertueux, mais ils le seraient d'une autre manière et qui attirerait moins l'attention des personnes charitables. Car c'est en personne charitable, bien plutôt qu'en juge du bien et du mal, que se transforme annuellement l'Académie, et c'est en quoi elle fait bien. Cependant, puisqu'elle ne trouve jamais d'actes de vertu parmi les gens hors du besoin, et qui sont pourtant et de beaucoup les plus nombreux, je voudrais qu'elle cessât de qualifier cette distribution de secours du nom de prix de vertu. Ou bien, faut-il être pauvre pour être vertueux? Je crois que c'est justement le contraire et que le vrai dévouement ne se montre que là où il n'est pas obligatoire, je veux dire nécessité par les circonstances. La solennité de cette cérémonie académique, qui se répercute à l'infini dans les journaux, n'a pas peu contribué à faire croire au monde que, dès qu'on manie quelqu'argent, on devient incapable de vertu, c'est-à-dire, en somme, de maîtrise de soi-même. Et il est assez curieux que ce soit une compagnie élue, dit-on, pour maintenir en droit chemin la langue française, qui détourne ainsi les plus beaux mots de leur sens. Tout cela sent l'emphase incohérente du xviiie siècle.


MŒURS DE PARIS

L'autre jour, deux Américaines étaient arrêtées devant un tableau dont elles voulurent connaître le nom et l'auteur. Elles consultent, non pas le catalogue officiel, qui ne les eût pas trompées, mais leur guide, moins bien tenu à jour ou plus ancien, car il s'est fait des transpositions du Luxembourg au Louvre. «Voilà! Tel numéro, Whistler. Portrait de sa mère.» Et celle qui contemplait de s'écrier soudain: «Quelle horreur! Et nous envoyons nos fils étudier la peinture à Paris!» Elle n'en revenait pas, ni sa compagne non plus. Ainsi, à Paris, un peintre peut faire le portrait de sa mère étendue toute nue sur un lit! Et cela est vanté partout! Elles s'étaient arrêtées devant l'Olympia de Manet. Leurs exclamations indignées émurent des visiteurs qui voulurent bien les détromper, mais je trouve que c'est presque dommage. Elles auraient au moins remporté de Paris une idée extraordinaire et assez conforme d'ailleurs à celle que s'en font communément beaucoup d'Américains. Rassurées sur la moralité de Whistler, qui leur était apparu, un instant, tel qu'atteint du sans-gêne le plus corrompu, si elles ont continué quelque temps leur promenade à travers nos musées et nos vues, elles n'ont pas dû tarder à s'apercevoir que Paris est une ville qui ressemble à toutes les grandes villes et que, peut-être plus élégante, plus vive, plus gaie (et encore!), elle n'a rien d'une Babylone, même moderne. Les gens qu'on rencontre y ont la tenue la plus convenable, il ne s'y passe aucune extravagance, la peinture que recèle ses musées est d'une grande décence, et celle qui n'y est pas encore se permet tout au plus d'être cubiste, ce qui choque l'intelligence, mais non la morale.