LA SUICIDÉE

On a lu l'histoire de cette jeune fille qui s'est tuée parce qu'elle avait échoué à ses examens. Pauvres petites femmes! Vraiment, elles ne sont pas de force. Elles prennent tout au sérieux, même un examen. Que veut-on qu'elles fassent dans la vie, qu'elles songent à quitter à la première déception? Il fallait au moins attendre le premier chagrin d'amour, mais se tuer parce qu'une vieille bête de professeur vous a posé en géographie ou en littérature une colle stupide! Il ne faut pas donner aux autres un tel empire sur soi. Une fille jeune et jolie est au-dessus d'un examen, lequel n'a, ou devrait n'avoir, aucune sorte d'importance. Une femme a-t-elle plus ou moins de valeur, parce qu'elle fait ou ne fait pas de fautes d'orthographe. Ah; maudits soient les imbéciles qui ont ainsi travesti les instincts de la femme, perverti leur sensibilité, inventé pour leur faiblesse je ne sais quel romantisme scolaire. On leur enseigne et elles croient sincèrement que l'arithmétique est une sorte de bible dont il faut pénétrer les mystères pour avoir droit à la vie, et que, lorsqu'on les a méconnus, il ne reste plus que le désespoir ou la mort. Et autant de connaissances diverses, autant de bibles nouvelles à vénérer! On perdrait la tête à moins. La jeune Slave est donc allée à Notre-Dame, et là, s'étant agenouillée et ayant prié dans son innocence et sa fièvre, elle s'est tiré un coup de revolver dans la bouche. Quelle pitié, et quel désarroi dans les cervelles! Je n'ose pas dire: quelle bêtise! parce que la mort violente d'une jeune fille, cela a toujours quelque chose d'émouvant, mais quelle mauvaise éducation, quelle dilapidation des vraies valeurs féminines!


JEUX D'ENFANTS

On a observé que les enfants, ce printemps, jouent aux bandits, dont la popularité a remplacé chez eux celle des aviateurs, et on gémit! Vraiment, il n'y a pas de quoi. Pour varier les jeux traditionnels, que rien ne peut détrôner, l'enfant joue à reproduire, à imiter les faits dont on parle, dont on s'entretient autour de lui. Cela a toujours eu lieu. S'il joue aux bandits, il faut s'en prendre aux journaux et aux parents qui s'intéressent plus que de raison à ces vilaines histoires. Est-ce qu'on exigerait, par exemple, plus de bon sens de la part des enfants que de celle de leurs auteurs? Vous avez des enfants tout juste dignes de votre bassesse d'esprit. De quoi vous plaignez-vous? D'ailleurs le banditisme innocent ne règne pas tout seul sur la jeunesse des écoles primaires. J'en vis, l'autre jour, qui jouaient aux Colonies; même qu'ils voulurent bien, comme je les regardais faire, me prendre pour arbitre dans un cas épineux. Voici. On dessine un grand rectangle aux deux bouts duquel on marque deux pays, comme la France et la Chine. Il faut aller de l'un à l'autre, à cloche-pied, en poussant un palet, sans broncher. Alors on a gagné une colonie et, dans l'épreuve suivante, on a le droit de se reposer un instant dans cette colonie que l'on a située vers le milieu du rectangle. Ce jeu est assez répandu. Je l'ai retrouvé, sans le chercher, en plusieurs endroits, ainsi qu'un autre jeu géographique, qui m'est resté obscur. A cet âge heureux, en 1870, au lycée où je venais d'entrer, on jouait à la Guerre: on livrait des batailles, on assiégeait des forteresses. Même que je fus blessé à l'un de ces assauts, qui ne manquait pas de frénésie. Un mois ou deux d'infirmerie, le temps d'être évacué sur la campagne et de laisser la place aux blessés de la vraie guerre. Le monde des enfants est le monde de l'imitation.