LE JARDIN IMPRESSIONNISTE
L'art de choisir et de grouper les fleurs a suivi assez exactement l'évolution de la peinture. Aux vieilles plates-bandes du jardin classique a succédé la corbeille romantique déjà moins rigide, plus variée de ton et de forme, et voici qu'on en est arrivé, comme l'impressionnisme, comme Claude Monet, ce jardinier merveilleux, à l'imitation directe de la nature même, dans son inattendu et dans sa magnifique extravagance. C'est ce que j'ai appris à l'exposition d'horticulture. Un vallon en miniature, dont les parois s'étagent, dont le fond se creuse pour le ruisseau qui devrait y passer, et partout un féerique fouillis des fleurs les plus simples, mais les plus jolies, qui semblent nées au hasard, tant elles sont groupées avec habileté. Nul art apparent, ce qui est le comble de l'art. C'est très difficile à expliquer, mais nous eûmes un cri d'admiration. Se promener là-dedans! Se rouler là-dedans! Etre tout petit pour se cacher derrière une mauve, se faufiler à travers ces liserons, grimper vers les cloches de ces digitales. Un autre coin de terrain, pareillement disposé, est parsemé de cailloux, qui figurent des rochers. On a voulu représenter un sol plus aride à côté de l'exubérant vallon, et les fleurs plus pâles y sont moins abondantes. C'est également très agréable. J'ai vu, si je me souviens bien, quelque chose d'analogue à Jersey, dans un jardin qui fut célèbre pour son ingéniosité. Il me semble que l'on comprend enfin que l'on ne peut mieux faire que d'imiter et de fixer les heureux hasards de la nature, car elle nous donne tous les exemples de la beauté. En somme, ce que l'on essaie maintenant, c'est, avec beaucoup de soins, de créer des jardins qui semblent avoir poussé tout seuls. Le jardinier s'efface. Il ne montre que son œuvre. C'est le précepte même de Flaubert.
LE SORT DES LIVRES
Ce n'est pas de leur sort matériel et extérieur que je veux parler, mais de celui que leur font le soin ou la négligence des éditeurs. La négligence est ce qui les attend le plus souvent. Dès que l'auteur est mort, il n'y a plus guère à compter sur personne pour assurer la correction d'un texte. Un amateur fervent d'Alfred de Vigny m'écrit pour me signaler les fautes dont est semée la seule édition courante de ses poésies. C'est un mal sans remède. Déjà deux ou trois anthologies en ont copié tranquillement les défectuosités et imprimé, à tel passage, le mot neige pour le mot mer. Cette mauvaise leçon fera peut-être foi pendant des siècles. Pensez que l'on dispute encore sur la correction de tel et tel vers de Virgile. Nous n'avons jamais de textes absolument corrects, l'auteur même ayant souvent été le plus négligent des correcteurs, ayant été son propre bourreau, son propre saboteur. Je viens de relire plusieurs œuvres de Stendhal dans des éditions anciennes. Elles sont pleines de fautes. Je connais une édition de Maupassant, pourtant faite sous ses yeux, qui est d'une incorrection folle. En général, les éditions du xviie siècle, qui se vendent si cher et qui sont presque toujours si laides, sont déshonorées par des fautes grossières, par des incorrections presque invraisemblables. Eh bien, je dirai que cela n'a pas une grande importance, attendu que personne, hormis quelques maniaques, dont je suis, ne s'en aperçoit. Je vois de jeunes auteurs trembler pour la pureté de leurs textes et j'aime à les épouvanter par mon expérience, en leur démontrant que nul n'y prendra garde. Même, je crois qu'une faute d'impression flatte le maniaque qui la découvre, en lui apportant la preuve de sa perspicacité.
«LES DAMNÉS» DE RECHBERG
Une note qu'on put lire ces jours derniers dans divers journaux m'a rappelé que je n'avais point parlé, malgré mon désir, des Damnés de Rechberg, ce beau groupe de marbre que les artistes ont laissé lâchement expulser de la Société nationale par la police. Il est maintenant exposé au Salon de Bruxelles, et le roi Albert en personne est venu féliciter le sculpteur. Les Salons de Berlin, de Londres, de New-York ont réclamé à leur tour l'honneur d'exposer aux yeux de leur public, pourtant bien pudibond, ce groupe qui symbolise une belle et mélancolique pensée et qui traduit littéralement la parole de Francesca de Rimini à Dante: