Questi, che mai da me fia diviso.

«Celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi.» Et ils vont unis pour l'éternité, les damnés amoureux, et leur seul châtiment est de ne pouvoir jamais se séparer, d'être unis pour des siècles des siècles, et de sentir que le suprême désir et le suprême bonheur ont pu devenir la cause de leur infélicité éternelle. Par quelle aberration a-t-on pu prendre cela pour une œuvre, comme ils disent, «pornographique»? Cela passe l'entendement. Que M. Rechberg pardonne à la bêtise humaine. Elle est éternelle, comme l'amour et comme le malheur. Elle est nécessaire, elle nous fait mieux goûter l'intelligence et la beauté. Qu'il songe que, grâce à elle, le voici célèbre beaucoup plus tôt sans doute qu'il ne serait advenu selon le cours ordinaire des choses. Pour moi, je viens d'en profiter pour relire le cinquième chant de l'Enfer et je me suis aperçu que je le savais encore par cœur: «O âmes inquiètes, venez nous parler...» Elles ont parlé à M. Rechberg, et je suis sûr qu'elles l'ont remercié comme elles remercièrent Dante de sa compassion, l'appelant: «Etre gracieux et doux»:

O animal grazioso e benigno!


L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE

Je n'avais pas pu aller à la répétition intime de l'Après-midi d'un Faune et je le regrette bien, car on ne nous donna hier qu'un spectacle abrégé par des coupures désastreuses pour notre curiosité, et je ne puis dire de façon certaine si la fresque originale était ou non entachée d'obscénité. Mais j'en doute fort, car j'ai à ce sujet les informations les plus certaines et les plus franches. Etant, d'ailleurs, de ceux qu'une belle chose ne peut jamais choquer, je me récuse donc. C'est bien une fresque, le mot m'est venu spontanément, une fresque retrouvée à Pompéi et animée par l'art le plus délicat. Ce faune qui songe et joue d'un flûteau, couché sur son lit de feuilles, est plutôt un animal divin qu'un homme primitif. Il ne possède que les gestes les plus simples, et les doigts de ses mains sont encore à peine divisés par l'exercice. Les nymphes, les charmantes et hiératiques nymphes, il les voit et il sait à peine si elles existent vraiment. Elles passent en jouant noblement, il s'avance, il voudrait bien en saisir une, mais l'instinct qui l'anime est un instinct de rêve. Il n'ose pas, parce qu'il ne sait pas, et plutôt que de prendre la femme, il se jette sur l'écharpe qu'elle a laissée tomber exprès, pour avoir un prétexte à revenir et à continuer ses innocents agacements. Leurs gestes le raillent peut-être de se montrer si maladroit, mais elles ont peur aussi et elles se sauvent. Le faune reste seul avec l'écharpe qu'il porte à ses lèvres. C'était mieux dans la première version. Il étendait l'écharpe par terre et se couchait dessus et pendant cela le rideau tombait. Mais il faudrait voir cela dix fois pour le bien raconter. C'est la seule chose qui m'ait donné l'impression de ce que pouvaient éprouver les anciens Grecs devant les mystères souriants de la Nature. C'est le chef-d'œuvre de l'ingénuité.


L'AVIS DE RODIN