Cela lui apprendra à donner son avis sur les pantomimes et surtout à le donner non conforme à la plus exacte et à la plus récente pruderie! S'il s'était tu ou s'il avait déclaré que l'Après-midi d'un Faune était une turpitude, nul n'aurait songé à lui reprocher l'occupation de l'Hôtel Biron et de l'ancienne chapelle du couvent du Sacré-Cœur. Mais il a trouvé harmonieux des gestes que ses ennemis réprouvaient, et voilà que les injures s'amassent contre lui. La plus plaisante a été de trouver sacrilège l'exposition de ses œuvres dans un lieu où, il n'y a pas encore bien longtemps, on exposait le Saint-Sacrement à l'adoration des fidèles. L'esprit de la Restauration nous pénètre. Quel soulagement dans certains cœurs si on promulguait à nouveau la loi du Sacrilège, dont on ne sait même plus ce que c'est, mais dont le nom dit assez qu'elle était une loi de défense religieuse. Vraiment on s'attendait à tous les déchaînements contre Rodin, qui a des ennemis innombrables, mais pas à celui-là. En quoi on a eu tort, car tout arrive et on a été jusqu'à faire grief d'avoir montré trop d'admiration pour les vieilles cathédrales. Il est vrai que quand on admire tant les monuments religieux du Moyen Age, on est suspect de ne pas goûter comme il conviendrait la religion politique des présentes années. On a dit aussi, et ce ne fut pas moins surprenant: M. de Max, qui est un artiste (presque) aussi grand que M. Rodin, a bien été expulsé de l'Hôtel Biron... J'ai mis presque entre parenthèses parce que je suis (presque) sûr qu'il a été ajouté en interligne. Voilà le ton des polémiques contre un grand sculpteur. Il est édifiant. On insinue enfin que l'atelier de Rodin nous coûte un loyer de 250.000 francs. Moi, je trouve que cela n'est pas trop cher pour loger Michel-Ange.


LES AMIS DU MUSÉUM

C'était hier l'Assemblée générale de la Société des Amis du Muséum, qui ne se termine pas platement, comme les ordinaires assemblées, par des compliments votés aux membres du bureau, mais bien par une séance de cinématographe des plus curieuses. C'était la vie des petits mammifères au fond de leurs tannières, des reptiles, des insectes, des larves, des bêtes qui commencent leur évolution dans l'eau pour la terminer dans les airs, comme la libellule. Cet étang vert, calme, d'où de temps en temps, une bulle monte à la surface, n'en scrutez pas la profondeur, on s'y bat, on s'y dévore, on y exerce toutes les cruautés. Les animaux sont vraiment encore plus féroces que les hommes. Rien n'arrête une bête qui a faim. Il faut qu'elle mange et pour manger il faut qu'elle tue. Dans nos sociétés, on appelle criminels ceux qui en sont réduits là. Dans les sociétés animales, carnivores, c'est l'être normal qui doit agir ainsi. Presque toujours, il est à la fois chasseur et proie. Il poursuit et on le poursuit. On le mange au moment qu'il va manger. Dans le ventre gonflé d'un brochet, on trouve des poissons qui ont eux-mêmes d'autres poissons dans le ventre. La nature est un massacre universel et mutuel. Vue de près et avec des yeux exacts, c'est un véritable spectacle d'horreur. Elle finirait par faire aimer l'homme, et ce n'est pas peu dire. Après toutes ces scènes de cannibalisme, il fut agréable de voir, grossis selon leurs mouvements et non selon leur forme, s'opérer la croissance des végétaux. Nous observions en quelques minutes ce qui s'espace dans la réalité sur plusieurs semaines, d'où une rapidité extraordinaire. C'est très difficile à expliquer et fort fantastique. D'autres films nous firent voir le torrent de la circulation du sang, qui n'est pas un vain mot, et d'autres choses mystérieuses dont ce sera la gloire du cinématographe, de nous les avoir dévoilées.


LE PENDU

J'ai envie de prendre la défense des paysans qui se détournent d'un pendu, qui ne le décrocheraient à aucun prix. Je sais bien qu'ils n'agissent ainsi que par peur des soupçons, pour ne pas risquer d'être compromis dans des histoires obscures, pour éviter même d'être interrogés comme témoins. Mais il se trouve tout de même qu'avec ces prétextes peu honorables, ils servent la liberté de celui qui a voulu mourir. Il est difficile de croire, quand on rencontre un pendu, que le vent balance à un pommier, que l'homme s'est accroché là par hasard, accident ou distraction. Il s'est mis dans cette situation parce qu'il avait des raisons pour en finir avec la vie et que le moyen passe pour assez sûr. Pourquoi lui rendre cette vie dont il ne veut plus? Il en a fini, il a eu la sensation de mourir. Le dépendre et le faire revivre, c'est le condamner à mourir une seconde fois. De fait, la plupart des dépendus qu'on a réussi à ravigoter se rependent dès qu'on a le dos tourné. Cette vie à laquelle vous tenez, vous, l'heureux dépendeur, elle fait horreur au pendu. Vous lui remettez sur les épaules un fardeau qu'il avait réussi à déposer à terre et vous le lancez à nouveau dans l'existence! Croyez-vous qu'en le rappelant à la vie, vous lui avez fait un cadeau bien agréable? Lui avez-vous d'abord rendu la femme ou l'enfant, ou l'argent qu'il avait perdus? Avez-vous d'abord changé son caractère et la couleur des lunettes avec lesquelles il regardait la vie? Allez, c'est le paysan qui a raison, non pour les motifs qu'il se donne, mais pour ceux que j'ai exposés. D'ailleurs, il y a beaucoup de chances pour que vous ne rencontriez jamais un pendu sur votre chemin.