LES ORIGINES
Je n'ai pas l'esprit tourné à m'égayer outre mesure des bévues qui s'épanouissent dans le jardin de la presse, mais tout de même, il y en a de si drôles qu'il en faut rire. Un de nos confrères affirmait hier sérieusement que la fraise fut rapportée du Chili, au commencement du XVIIIe siècle, par un navigateur nommé Frezier. C'est ainsi que le poivre fut rapporté des Indes orientales par M. Poivre. Qui en douterait? Cela s'accorde si bien. Le plus curieux, c'est qu'il y a bien eu un sieur Frezier, lequel a bien écrit une relation du Chili et que d'autre part il y a une variété de fraises que l'on nomme fraise du Chili. Une légende naîtrait de moins de coïncidences. Il est possible d'ailleurs que ledit Frezier, au nom prédestiné, ait trouvé au Chili la fraise de ce nom et qu'il l'ait acclimatée en France, comme je ne sais qui aurait importé en Europe la rose du Bengale ou tel autre le jasmin de Virginie, mais cela n'empêche pas la fraise d'être chez nous un fruit autochtone, comme partout d'ailleurs, en Europe, Asie et Amérique. Il faut beaucoup de prudence dans ces petites questions de l'origine de nos plantes les plus connues. Candolle lui-même n'a pas toujours su les démêler, mais la fraise qui a un nom latin, qui est mentionnée dans les plus anciens textes français, est absolument hors du débat. Voilà encore une des choses à quoi peut servir le latin, à ne pas broncher sur l'origine d'une fleur ou d'un fruit. Il ne viendrait à l'idée de personne d'attribuer à la rose une origine américaine, son nom latin étant quasi aussi connu que son nom français. Un peu plus de latin et on cueille avec Virgile les fraises mêlées aux fleurs:
...Flores et humi nascentia fragra.
Et ce nom latin prouve que cette fraise latine était bien la nôtre, était bien la petite chose odorante qui parfume, au temps des fleurs, les forêts et les jardins.
UNE ENQUÊTE ORIGINALE
Un journal de province vient d'avoir une idée d'une grande originalité et dont il semble d'ailleurs avoir goûté tout le sel: c'est d'imaginer de faire une enquête, d'abord, et, en second lieu, de la faire sur cette question, bravement, sans vergogne, et même avec une ingénuité probablement sans seconde, sur cette question, dis-je: «Que pensez-vous de l'amour?» Il faut nommer ce journal. C'est l'Hérault, comme le département dont il est l'organe. Je m'excuse de lui faire cette publicité, bien vaine pour qui a tant de génie, mais la justice m'y oblige, dont j'ai un profond sentiment. Et aussi l'intérêt, car je le supplierai, en échange et malgré mon indignité, de me faire parvenir les réponses mirifiques qu'il recevra à sa non moins mirifique enquête. Que pensez-vous de l'amour? En écrivant cela, je ris, je l'avoue, comme un nigaud. Je me juge, rien n'y fait. Je ris. Tant d'innocence excite mes puissances hilarantes. Je me sens devenir un nouveau Démocrite. Que pensez-vous de l'amour? Ah! Monsieur, beaucoup de choses. Mais encore? Laissez-moi rire d'abord tout mon soûl. Je suis comme Nicolle devant M. Jourdain et, ayant bien ri, je reprends soudain tout mon sérieux devant l'énormité de la réponse que vous attendez de moi, puisque vous m'avez envoyé votre petit papier comminatoire: Que pensez-vous de l'amour? Ah! Monsieur, trop de choses, pour essayer même d'en exposer une seule. Il me semble même tout d'un coup que je ne pense plus, sur ce sujet, rien du tout. Votre question stupéfie mes facultés et vous me voyez tout ébaubi, éberlué et estomaqué, comme on dit peut-être sur les rives de l'Hérault. Non, je vous assure, je ne puis. Je ne dispose que de quarante lignes.