IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
530 exemplaires numérotés à la presse, dont 10 exemplaires sur Chine, 20 exemplaires sur Japon et 500 exemplaires sur vergé d'Arches.
No 261
LE CHAT DE MISÈRE
L'autre jour, dans un salon qui ouvre de plein pied sur un jardin, on trouva, roulé en boule, un chat, mais quel chat! Un être efflanqué, galeux, si las de la vie qu'il semblait indifférent à tout, sauf à sa sensation du moment, qui était, fait inespéré, d'avoir réussi à avoir chaud par un jour de pluie. Il avait faim aussi, mais n'étant pas de ces chats qui n'ont qu'à se frotter à leur maîtresse pour obtenir des choses qui se lappent ou des choses qui se mangent, il n'y songeait pas. Son étonnement fut visiblement très grand quand il se vit entouré d'un groupe d'humains qui lui offraient du lait et des gâteaux. Il n'avait pas peur, il était surpris comme nous le serions sur une route déserte, si, ayant soif et faim, une table servie surgissait à nos pieds. Les gens ne l'effrayaient pas, parce qu'il n'en avait sans doute encore reçu aucun mal, mais ne l'attiraient pas, parce qu'il n'en avait reçu aucun bien. Les bêtes m'inspirent presque plus de pitié que les hommes, parce qu'elles sont encore plus effarées devant le malheur. Elles n'ont pas la ressource de maudire leurs frères et la société, ce qui est tout de même une distraction. Quelles réflexions un homme n'aurait-il pas faites, réduit à la condition errante et affamée de ce chat de misère! Je vois cependant un point où la condition du chat était meilleure. Si cela avait été un humain qui se fût glissé dans le salon et se fût affalé sur un fauteuil, il est probable qu'on ne lui eût offert ni lait ni gâteaux et qu'on ne se fût pas penché sur lui pour admirer l'éclat de ses yeux.
CHEVEUX ET CHAPEAUX
Les modistes passent en ce moment un vilain quart d'heure, car on se demande dans certains milieux mondains s'il ne conviendrait pas aux femmes de sortir nu-tête, de laisser voir leur chevelure le jour, comme elles la laissent voir au dîner et en soirée. Pourquoi un chapeau, généralement disgracieux, quand on a tant de cheveux? Les cheveux, tordus et relevés, sont quelquefois un fardeau pour une femme; pourquoi y ajouter encore le poids d'un chapeau? Les cheveux longs de la femme sont faits pour flotter librement sur ses épaules. Ceux de l'homme aussi, d'ailleurs, mais il ne les comprime pas, il ne les tresse pas, il les coupe, et cela justifie le chapeau et même le nécessite. Voyez quel mal ont les femmes pour faire tenir un chapeau sur une tête aussi encombrée. Elles n'y arrivent qu'au moyen de redoutables épées qu'elles s'enfoncent courageusement à travers la tête. Quand j'étais enfant, ce geste me faisait frémir. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les femmes, déjà fort embarrassées de leurs authentiques cheveux, trouvent pourtant qu'elles n'en ont jamais assez et s'en offrent de supplémentaires, peut-être pour justifier le problème oriental: «Les femmes ont les cheveux longs et les idées courtes.» Il n'y a que les vraies féministes qui se les font couper, pour échapper au proverbe, pour qu'on dise d'elles, au contraire: «Cheveux courts, idées longues.» Mais ce n'est pas la question. Il s'agit de savoir si les femmes porteront ou non des chapeaux, et qui pourrait résoudre un problème aussi grave, si ce n'est la mode elle-même? Tout ce qu'on dira pour ou contre ne servira de rien. Il y a déjà des gens qui ont trouvé d'avance qu'il serait inconvenant pour une femme de sortir nu-tête. Inconvenant? Mais si c'est la mode? Et puis, qu'est-ce qu'une inconvenance qui varie avec les heures de la journée? Non, non, de beaux cheveux ne seront jamais inconvenants.