LA MACHINE A SIGNER
Ce n'est pas une épigramme, qui d'ailleurs serait sans sel, c'est une invention. Oui, on vient d'imaginer une disposition qui permet de donner d'un seul coup vingt signatures authentiques, parfaitement tracées à la main dont le geste, renforcé par un courant électrique, met en mouvement, du même effort, vingt porte-plume. Une revue scientifique en a donné l'image et cela a un petit air fantastique, quoique pas beau. Mais il s'agit d'aller vite et l'Amérique, d'où cela nous vient, ne tient pas beaucoup à la beauté. Quand elle en fabrique, par hasard, elle nous l'envoie pour s'en débarrasser. Elle nous envoie aussi des machines. Celle-là est ingénieuse. Reste à savoir si notre formalisme s'en accommodera. A vrai dire, les mauvais écoliers, ceux qui copient éternellement des pensums, avaient inventé depuis longtemps la plume à trois becs, qui vous expédie à la vapeur un livre de l'Enéide ou un chant de l'Art poétique. Je crois qu'un mauvais élève de génie arriva même un jour à édifier la plume à quatre ou cinq becs, mais c'est une construction difficile et qui demande de grandes connaissances mécaniques. Pour moi, je n'ai pas, dans mon jeune temps, dépassé la modeste trois becs. Tout le monde ne la réussit pas. La plus belle invention que j'aie vu faire dans cet ordre d'idées scripturaires, et encore n'entra-t-elle jamais dans la pratique, c'est le buvard à corriger les fautes d'orthographe. L'inventeur, un humoriste du nom de Brandimbourg, est mort sans avoir pu trouver un capitaliste. Il n'avait ébloui qu'une petite actrice de Montmartre qui lui avait dit: «Ah! ça sera bien commode. Tu m'en donneras un, dis?» Mais d'avoir ouï ce cri du cœur et de l'esprit, Brandimbourg se déclarait satisfait. On le serait à moins.
APRÈS L'ÉCLIPSE
Y pense-t-on encore? Ce fut extraordinaire, c'est le mot exact, mais ce ne fut guère émouvant. Franchement, la littérature astronomique s'est un peu moquée de nous. Quoi! Tant d'histoires mélodramatiques sur les fameuses «teintes livides» qui devaient se répandre sur les êtres et sur les choses, sur l'angoisse qui devait étreindre les cœurs sensibles, pour aboutir à la médiocre vue d'une atmosphère grisâtre, nullement troublante! Il est vrai qu'on vit dans le ciel, en cherchant bien, un petit croissant rougeâtre, assez curieux. Mais tout de même on se disait que les spectacles ordinaires, très communs, que nous donnent les astres, sont bien supérieurs à leurs spectacles exceptionnels. Allons voir se lever la lune, parmi les arbres, ou se coucher le soleil, dans une brume légère où il s'enfonce en grandissant, c'est d'une autre beauté que cette incertaine éclipse. Décidément, il en est de ces phénomènes rares, comme de presque tout ce qui est rare: c'est beaucoup moins attrayant que le phénomène quotidien. Je crois que s'il y avait encore une éclipse dans quelques années elle ne mobiliserait pas autant de curiosités que celle d'hier. Nous savons ce que c'est et que cela ne valait guère la peine de se monter la tête. Il paraît que les animaux du Jardin des Plantes ont manifesté une profonde inquiétude de voir s'amoindrir le soleil. J'en doute fort. Les animaux domestiques n'ont rien éprouvé, et il n'y avait pas moyen d'éprouver grand'chose, car à aucun moment, il n'a fait assez sombre pour empêcher de lire, ce qui pourtant arrive sans éclipse plusieurs fois par an. On pourra dire maintenant de toute littérature suspecte d'exagération, c'est de la «littérature d'éclipse»! Rappelez-vous, un ciel comme celui du 17 avril, vers midi, mais vous l'avez vu cent fois, et plus noir, sans la moindre surprise!