ÉLECTION ACADÉMIQUE
Il s'agissait de remplacer Henri Houssaye. Il y avait cinq candidats, il fallait dix-neuf voix, le plus favorisé n'en a eu que treize. Après des tours innombrables de scrutin, on a remis la chose à des temps lointains. Et si les académiciens s'entêtent encore, par petits groupes, dans leurs préférences, on remettra encore à des temps meilleurs l'auguste cérémonie. Que n'a-t-on tiré au sort, pour sortir d'embarras? Ce serait si simple. On ne se fâche pas, on ne se dépite pas contre le destin. Les vanités seraient sauves et cela aurait évité à l'ensemble des postulants environ deux cents visites qui n'amusent ni ceux qui les font ni ceux qui les reçoivent. Ce que Rabelais proposait pour les procès, id est le sort des dés, s'appliquerait merveilleusement aux élections académiques, du moins à celle où la sympathie des juges pour un des postulants n'est pas éclatante et péremptoire. Le public ne verrait aucun inconvénient à ce que ce fût le nom de M. Trois-Etoiles qui sortît de l'urne plutôt que celui de M. Trois-Ixes. Il est là-dessus de l'opinion des académiciens qui n'ont pas d'opinion ou qui ont trop d'opinions. Cependant puisque nous sommes dans un milieu littéraire et non judiciaire, je proposerais de substituer au pur et simple sort des dés, le jeu des sorts virgiliens, plus adéquat au milieu. La procédure des «sors virgilianes» est donnée par ledit Rabelais aux chapitres X, XI et XII du tiers livre de Pantagruel. M. Anatole France, j'en suis sûr, se ferait un plaisir de la mettre au point académique et cela lui serait une louable occasion de réintégrer la coupole. Que d'avantages et quelle séance charmante! On lirait d'abord le passage de Pantagruel pour se mettre au courant, non moins qu'en belle humeur, et le reste irait tout seul.
MUSIC-HALL
On m'entraîna un de ces derniers soirs dans un petit théâtre, qui tient aussi du music-hall, enfin un de ces établissements où quelques Parisiens résignés et des étrangers avides de joies viennent passer la soirée. On joua d'abord une sorte de farce tragique qui se terminait en blague montmartroise et on se serait cru assez bien dans une baraque de foire. Puis il y eut une revue, la sempiternelle revue où des plaisanteries sur les hommes au pouvoir alternent avec des exhibitions de petites femmes, qui toutes sourient à leurs amis nichés dans un coin de la petite salle. C'est pornographique et familial. Cependant, à propos des futuristes, que raille un couplet, on nous ménagea un tableau rare: Léda et le Cygne! Léda ressemble à une fille de maison vautrée à demi nue sur un canapé. Elle caresse un cygne en peluche qui remue maladroitement un long cou d'autruche. Quand on eut suffisamment exhibé cette merveille, le rideau retomba et les allusions politico-lubriques recommencèrent, amenées par la survenue d'un monsieur qui rédige les mémoires de Mme Steinheil, et tout cela est si vieillot que c'en est pénible. Nous ne vîmes pas plus avant, l'opportunité d'un entr'acte s'étant offerte à notre fuite. Et voilà six mois qu'on représente cette chose dans une salle, petite il est vrai, mais bondée de spectateurs. Elle doit donc avoir des mérites que je n'ai point très bien perçus, et répondre à un certain public. D'ailleurs, plusieurs des femmes montrées là avaient de jolies jambes, et c'est de ce côté que se portait l'attention générale. Est-ce pour autre chose que l'on va aux ballets de l'Opéra? Je crois bien qu'ici ou là, si l'on habillait trop les danseuses, il n'y aurait personne.
A LA NAGE!
Enfin, Burgess a traversé la Manche à la nage! Est-il le premier? On dit que le capitaine Webb avait légèrement triché, en s'appuyant sur un des bateaux qui le convoyaient. Tout le monde sera d'accord que voilà un bon nageur et capable de quelque endurance puisqu'il est resté dans l'eau pas loin de vingt-quatre heures. L'entêtement est souvent récompensé. Comme ce personnage est un Anglais naturalisé Français, les journaux britanniques, qui deviennent sentimentaux, ont déclaré que tout était pour le mieux et que cette victoire ne serait pas jalousée par un des deux pays. Burgess est l'anglo-français par excellence. Les échos de la Marseillaise l'ont, paraît-il, réconforté et ravigoté à mesure qu'il approchait de la côte française. C'est un brave homme. Sa position dans le monde est maintenant assurée. Il est, pour jusqu'à la fin de ses jours, celui qui a traversé la Manche à la nage. On citera son nom à la suite de Lord Byron qui traversa le Bosphore et de celui de Léandre, qui traversa l'Hellespont. Seulement nous ne sommes plus aux temps mythologiques ni même aux temps romantiques et les gens se demanderont à quoi un tel exploit peut bien servir. A rien du tout, et c'est peut-être pour cela qu'il restera, non pas émouvant, mais curieux, à une époque où l'on croyait que tous les actes devaient avoir des buts intéressés, tout au moins des buts utiles, des buts pratiques. Burgess a donné un bel exemple d'énergie et cela suffit. J'avoue que j'aimerais assez à accomplir seulement le quart de son trajet, mais comme je ne sais pas nager, le vœu est superflu. C'est très beau, tout de même, de pouvoir se tenir sur l'eau avec autant de sécurité que sur la terre. Un homme qui nage n'est jamais ridicule et une belle femme qui nage est un spectacle charmant. De toutes les nymphes, les naïades sont les plus séduisantes. Aucun exercice, d'ailleurs, ne développe plus harmonieusement les formes et ne permet de les montrer plus naïvement, plus chastement. Quelques femmes le savent bien.