LE POURPOINT

Ceux qui s'intéressent à la mode masculine n'ont pas renoncé, paraît-il, à nous imposer le pourpoint, le chapeau à plumes, le rabat de dentelles, le haut de chausse à canons, le bas de soie et la jarretière. Pour avoir une idée claire du costume qu'ils rêvent, il suffit d'aller voir jouer du Molière à la Comédie-Française. Chacun même pourra choisir la nuance dans laquelle il préférera apparaître aux yeux des femmes éblouies et vaincues. Il est assez curieux, en effet, que la vêture féminine ait évolué vers l'éclat, depuis le grand siècle, tandis que la vêture masculine évoluait vers le sombre. Seuls les bourgeois un peu pingres s'habillaient de noir ou de grosses couleurs éteintes; l'élégant rivalisait avec le papillon. La femme avait une tenue presque discrète, surtout si on la compare à celle d'aujourd'hui. Ce rapport changea au cours du XVIIIe siècle sous l'influence de la mode anglaise, qui n'a pas cessé depuis de régenter les Français. Les femmes devinrent extravagantes et les hommes presque sages, jusqu'au moment où, abandonnant la couleur et les étoffes fleuries, ils se vouèrent définitivement au noir et aux teintes neutres. Toutes les tentatives que l'on a faites pour éclaircir un peu le costume masculin ont échoué, probablement parce que le nombre des hommes soumis à la mode a considérablement augmenté et que la très grande majorité d'entre eux ne pourrait se plier à des vêtements salissants, fragiles et par conséquent très coûteux. L'homme a reporté presque tout entier sur la femme son goût de luxe, son désir de chatoiement, son besoin d'élégance. Cela satisfait mieux son œil, en même temps que son instinct; il s'est résigné à se vêtir vilainement pour que la femme soit plus belle. Je ne crois pas qu'il soit disposé à changer d'avis. Pour tout dire, je crois qu'en un pourpoint rose, il se ferait peur à lui-même.


LE GARDE CHAMPÊTRE

On vient de juger les singuliers gredins qui déguisés, l'un en séducteur, l'autre en garde-champêtre, avaient extorqué à une pauvre femme, honteuse d'un commencement de péché, la somme fabuleuse de 700.000 francs. Tant d'argent que cela pour s'être assise au pied d'un chêne et avoir peut-être laissé dégrafer son corsage par une main savamment inexperte! Le crime ne fut pas poussé beaucoup plus loin, sans doute, car les séducteurs de cette espèce sont gens de sang-froid qui, convoitant d'un œil fort distrait les charmes de la dame, prêtent une oreille attentive à l'approche certaine, trop certaine du garde-champêtre. Il arriva enfin, car cela aurait pu tout de même mal tourner et les opérations suivantes en auraient été entravées. Moyennant une cinquantaine de mille francs, le garde-champêtre, ayant écrit un redoutable procès-verbal, d'où s'en suivaient au moins trois écus d'amende, consentit à le déchirer. Sauver, non pas sa vertu, mais sa réputation à ce prix-là, sembla à la dame une très bonne affaire, au séducteur aussi, non moins au représentant de la loi. Tout le monde se félicita. Cependant les deux compères, devant tant de naïveté, décidèrent de mener l'affaire jusqu'au bout et de chantage en chantage, toute la fortune de la dame, qui en valait la peine, y passa. Ce ne fut qu'après le versement de ses derniers louis qu'elle surmonta sa honte et porta plainte. Pauvre femme et pauvre psychologie féminine! Quelle pitié! Mais elles sont presque toutes comme cela. Dès qu'elles ne tiennent pas outre mesure à leur vertu, elles se rattrapent, sur la réputation. Cette malheureuse fit preuve d'un respect vraiment héroïque des jugements du monde. A sa manière, c'est vraiment une victime du devoir féminin, qui est la dissimulation.