Quel est son état ? Nous pouvons l’apprécier sans avoir vécu sous la domination du vœu d’obéissance. Il n’est aucun homme, si puissant qu’il soit, ou si volontaire, qui ne l’ait éprouvé parfois. Que l’on songe à la sensation des premières heures de chemin de fer lors d’un voyage entrepris sans soucis, par caprice. La volonté est abolie par le fait même de son inutilité provisoire, aucun acte n’étant permis ; n’ayant aucun conflit à surveiller, la conscience sommeille : le plaisir que nous goûtons alors est évidemment celui que nous donne l’absence de responsabilité dans le mouvement. Ce plaisir est pour beaucoup dans le goût des voyages ; il pousse même aux voyages factices, dont les chevaux de bois sont le type. Agir et vivre dans le désintéressement de celui qui n’agit pas, c’est peut-être le bonheur parfait.

On s’étonne qu’il y ait en France cinquante ou soixante mille religieux. Si peu, cela prouve la force de résistance de la race et sa jeunesse. Au Thibet et en Mongolie, la moitié des hommes sont religieux ; il y a des monastères de six et huit mille moines. Nul opium n’est comparable au vœu d’obéissance ; nul esclavage d’amour heureux ne donne une pareille béatitude.

Mais le Jésuite n’est ni un moine bouddhiste, ni même un Chartreux ; le Jésuite est un homme d’action. Sa volupté n’est pas celle du fumeur d’opium ; elle n’est pas non plus celle du passager, ni celle du voyageur souriant au paysage ; c’est plutôt celle du soldat de carrière et de goût, d’un soldat qui serait doux, fin, souriant, ferme à son devoir, d’obéissance passive, joyeuse et discrète.

Pour marcher sans glisser sur le chemin de velours, il faut s’être libéré les épaules du fardeau de la volonté.

V

Le péché philosophique. — Il ne faut jamais s’attendre à trouver un génie complet, un dieu. L’homme est un homme, c’est-à-dire un animal dont la seule supériorité sur les autres animaux est la diversité des aptitudes. Cette supériorité fait supposer qu’il y aura des contradictions. Le génie augmente une aptitude, dessèche les autres. Pascal, génie de science, de rigidité, de raisonnement, de clairvoyance logique, devient, s’il aborde la théologie, construction de subtilité, le plus morose des fanatiques. Sa théologie s’enchaîne comme la géométrie. Le malheureux, dans la droiture de sa logique, traite selon les principes d’Euclide une matière variable, obscure, modelée sur la psychologie instable des hommes.

A ses coups de boutoir, le Jésuite biaise. Comment ferait-il ? Il est en l’air, mal appuyé, mal en défense, armé d’une épée de hasard, — contre un adversaire emmuré dans la cotte de mailles du syllogisme, ferme sur ses étriers, mobile, porté çà et là soudain par la fougue de son cheval, Mauvaise-Foi, et pointant Donc, sa lance de douze coudées.

Mettons que Pascal s’amuse. Il joue au chat et à la souris. A chaque partie de jeu, il croque un Jésuite, pour finir. Il le croque, si nous le permettons. Je crois bien qu’il en est des Provinciales comme de la plupart des anciens livres célèbres ; on les admire de confiance et on s’y amuse par prétérition.

« Nous soutenons donc, dit le Jésuite (IVe Lettre), comme un principe indubitable « qu’une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal, qui y est, et une inspiration qui nous excite à l’éviter. » M’entendez-vous maintenant ?

« Étonné d’un tel discours… » C’est Pascal qui reprend, mais c’est nous qui sommes étonnés, car la sentence du Jésuite est des plus nobles et des plus humaines. Elle équivaut à dire que, pour être coupable, il faut avoir agi avec discernement, avec la conscience de violer une loi morale, une loi divine, une loi civile. Mais Pascal pense en géomètre ; il sépare l’acte de l’acteur, juge que, tracé de travers par un aveugle ou par un voyant, le cercle n’en est pas moins déformé. Il faut refaire la figure, mais d’abord couper la main malhabile, afin de parer à de futures erreurs.