Cette quatrième Provinciale, si elle n’était lugubre, serait bête comme une parade de Tabarin. Quelle humiliation pour l’esprit humain de voir un Pascal tombé si bas que d’être obligé, pour triompher, d’imaginer un adversaire stupide ! Mais le Jésuite obtus, qui tremble sous la grande lance, dès qu’il parle, on est de son avis. Il ne croit pas, cet homme simple, que le Dieu qu’il sert veuille condamner les coupables sans les entendre, ni qu’il y ait des coupables là où il y a des ignorants et des pauvres d’esprit.

Qu’elle est démodée, cette ironie chrétienne des Provinciales ! Par exemple (Lettre IVe) :

« Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens ! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles ; mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre ! J’avais toujours pensé qu’on péchait d’autant plus qu’on pensait moins à Dieu ; mais, à ce que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. »

Otez l’ironie, et ce morceau est parfait. Mais ôter l’ironie, c’est prendre l’envers de la pensée de Pascal. On obtient du Nietzsche :

« Quand on a pu gagner une fois sur soi de ne plus penser du tout à Dieu, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. » Ainsi parlait Zarathoustra.

Le péché par ignorance, atténué ou effacé, c’est ce que l’on a raillé longtemps sous le nom de « péché philosophique ». Les ennemis des Jésuites y trouvent encore un bon prétexte à d’hypocrites indignations ; cependant que, reprenant les principes méprisés de Suarez et d’Escobar, ils donnent à l’ignorance invincible le nom plus nouveau et moins pur d’irresponsabilité.

Transporté dans le domaine des codes, le péché philosophique n’est autre chose que le crime ou le délit perpétré avec inconscience ou demi-conscience.

Les Jésuites ne croyaient guère à la responsabilité du pécheur ; pas plus que le philosophe d’aujourd’hui ne croit à la responsabilité du criminel. Mais le théologien pouvait excuser le pécheur et l’absoudre, ce que le philosophe ne peut conseiller à la loi envers le criminel. Les conclusions diffèrent ; les principes sont les mêmes.

Il serait bien étonnant que, pendant deux ou trois siècles, des centaines d’hommes d’étude eussent remué toute la psychologie du pécheur sans en tirer quelques idées neuves et justes. Les Jésuites ont fait en ce domaine beaucoup de petites découvertes. Une des meilleures fut précisément celle de l’ignorance invincible. Établir l’irresponsabilité morale de l’homme, à l’heure même où l’on donnait une volonté aux bêtes, où les fables propageaient la vieille légende de leur supériorité, à l’heure où l’on faisait encore des procès criminels aux animaux nuisibles, excommuniés par les évêques, proclamer qu’en beaucoup de cas il peut y avoir péché ou délit sans coupable, ce fut un acte d’audace intellectuelle et de probité scientifique.

L’axiome théologique du P. de Rhodez « que le péché ne saurait être plus grand que la conscience ne le dicte », ce serait peut-être un bon point de départ pour une discussion philosophique sur la Loi. On arriverait, il semble, à cette conclusion, que, loin de proclamer tous les hommes égaux devant elle, il faudrait dire : « Les hommes sont inégalement responsables devant la loi. » C’est d’ailleurs le principe des circonstances atténuantes, de l’excuse, de la loi de sursis. Mais les Jésuites allaient bien plus loin, jusqu’à dire que la loi morale doit se désintéresser des cas inguérissables, des consciences invinciblement obscures. Comme ils partent de l’observation, de l’examen critique de la vie, ils ne se trompent presque jamais. Ceux qui parlent de la loi, de l’impératif, de l’absolu, les aprioristes en un mot, se trompent presque toujours et si leur dogme coïncide avec la réalité, c’est par hasard, et parce que tout arrive.