La multiplicité des cas de conscience discutés par les casuistes montre clairement qu’à leur idée il y a autant de morales que d’individus ou du moins que de groupes de caractères ou de tempéraments. La morale vulgaire, chrétienne (puisqu’il n’en est pas d’autre), est un frein que l’on serre indifféremment aux montées et aux descentes. Quelques-uns s’en trouvent assurés ; d’autres paralysés. Les victimes du vice ne sont peut-être pas plus nombreuses que les victimes de la vertu. Mais cette idée de vertu, quelle bulle ! N’est-il pas clair qu’un accès de colère serait pour un flegmatique un acte de vertu, c’est-à-dire de réaction, et pareillement un acte de débauche, pour un frigide ? Et tout au contraire la tempérance sera l’effort et la vertu des fougueux, mais des fougueux seuls. Voilà le double point de vue, avec ses nuances et combinaisons comme à une rose des vents, pour regarder les actes humains et en juger. La morale abstraite est rétrograde ; elle rejette les hommes d’aujourd’hui vers l’imitation d’un caractère ancien. Parce qu’un charpentier de Judée, tout de rêves et de paroles, fuyait les femmes ou ne les voulait que servantes, on a imaginé que l’amour est un crime ; et parce qu’il vivait en parasite, que l’argent est mauvais ; et parce qu’il était humble d’origine, que l’orgueil de race et de famille est ridicule ; et ainsi, il y a les sept péchés capitaux que d’autres appellent maintenant les sept vertus théologales, et réciproquement. Mais il ne faut pas créer par esprit de contradiction un absolu antinomique à l’absolu chrétien. Il n’y a que des accidents. Il y a des cas de conscience ; il n’y a pas de morale ; il a des maladies, et quelques remèdes.
VI
Pascal et la Science. — Pascal n’était pas destiné à la dévotion. Mais dès qu’il y fut entré, sa logique le poussa aux extrêmes. « Sa sœur, dit Tallemant, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la familiarité avec les Jansénistes : il le devint lui-même. » Comme Pascal, Jacqueline était une précoce. Dès douze ans elle faisait des vers ; elle jouait la comédie, et très fûtée. Le Prince déguisé, de Scudéry, où elle brilla devant Richelieu, lui valut la grâce de son père. Le cardinal la prit sur ses genoux, lui disant : « Tu es trop aimable, on ne peut rien te refuser. » Pascal avait alors onze ans. Euclide allait lui tomber sous la main. Il lut et il comprit. C’est là le miracle ; mais il ne découvrit pas la géométrie, comme l’enseigne la légende. Le Pailleur, qui reçut la confidence de la stupeur d’Étienne Pascal, était mathématicien et débauché, homme intègre d’ailleurs. On voit le milieu. Il est honnête sans rigidité.
Les Arnauld étaient plus singuliers. Robert, M. d’Andilly, était médiocre en tout, sauf en amour. Sa femme a conté leurs nuits, d’où Tallemant suppose qu’elle n’a pu les conter qu’à un galant : « Cet homme (M. d’Andilly) était un des plus grands abatteurs de bois qu’on pût trouver, mais il faisait cela de la façon la plus incommode du monde. Il la poussait la nuit, « Cataut ! Cataut ! », la réveillait en lui disant : « C’est pour l’acquit de ma conscience. » Puis, avant que d’en venir plus avant, il faisait une prière à Dieu, pour sanctifier l’œuvre de la chair, et cela le prenait quelquefois six ou sept fois en une nuit[6]. » La pauvre femme en mourut. M. d’Andilly, empêché de courir par ses principes religieux, devint « frôleur » ; « il allait voir les femmes et les embrassait charitablement un gros quart d’heure. » Il était brusque et même brutal, donnait des coups de poing en parlant. Voilà un des fondateurs du Jansénisme. Il se jeta à la macération par terreur de l’enfer.
[6] Tallemant, 2e édit. de Monmerqué, IV, 68.
Antoine, dont le surnom qui en fait le Grand Arnauld semble une dérision, avait une tête scolastique. C’était un fort disputeur ; tout lui était bon : la logique, la grammaire, la théologie, la philosophie, la science, la galanterie. Il attaqua en même temps les Jésuites et les Protestants ; mais sa grande haine était pour les novateurs. La science l’importunait. Après avoir vilipendé Descartes, Huygens et Malebranche, il s’attaqua à Pascal, mais par la douceur. Il tendit des filets onctueux. Pascal englué, il le travailla, l’amollit, lui enleva sa foi en l’intelligence et sa confiance dans la volonté. Tout aux mains d’Arnauld et de Dieu, Pascal en arriva à se reprocher comme du temps perdu les rares instants que, dans une poussée de son génie, il donnait encore à la science ! Le Jansénisme ne serait qu’un accident dans l’histoire des aberrations humaines s’il n’avait dévoré une si belle proie. Mais cela compte d’avoir réduit à l’état de diseur de chapelets le plus bel esprit scientifique du XVIIe siècle. Cette victoire ne permet pas qu’on oublie Port-Royal.
Comme il faut du ridicule au début de toutes les hérésies ; comme, pour décider Luther, il faut qu’il entende un prêtre romain travestir à l’autel les paroles de la consécration et dire : Panis es et panis manebis, il faut, pour déterminer le jansénisme, la vue de la trop belle gorge de Mme de Guéméné. Tallemant en fait le conte : « Voici l’origine de cette secte, qu’on appelle les Jansénistes, et qui fait aujourd’hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la princesse de Guéméné : « qu’aller au bal, avoir la gorge découverte et communier souvent ne s’accordent guère bien ensemble ; » et la princesse lui avant répondu que son directeur, le P. Nouet, jésuite, le trouvait bon, la marquise la pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L’autre lui apporta cet écrit ; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre de la Fréquente Communion. » Voilà l’homme qui mania Pascal ; il avait de l’adresse et ce génie du polémiste de profiter de toute occasion.
Pour lire les Pensées avec toute la douleur qu’elles exigent, il faut regarder Pascal au fond d’une basse-fosse. La foi le mure mieux que des pierres et le détient mieux que des chaînes ; la foi lui cache le jour, lui refuse l’air. Il devient à moitié fou ; la terre s’ouvre devant lui et il voit sortir de la fente des flammes et des diables. Les amulettes vulgaires de l’Église ne lui suffisent pas ; il lui en faut de particulières pour rassurer son tremblement. Arnauld, avec la bêtise du fanatique, juge que son œuvre est bonne, et sourit. Pascal subit ce sourire ; il l’aime ; c’est sa seule lumière. Sous cet encouragement, il tente une apologie du christianisme. On croit trouver dans les Pensées, à côté des raisons du chrétien, les traces d’une raison très libre. C’est une illusion. Tout ce qui supporte cette interprétation n’est qu’objection provisoire ou ironie. Pas une ligne, si l’on veut respecter le Pascal chrétien, ne doit se retourner contre la citadelle qu’il défend. Tout ce qui est demeuré de l’apologie interrompue attaque le libre examen, la liberté, la nature, la science. En lisant, souvenez-vous que celui qui a écrit votre lecture croyait sans défaillance à Dieu, à l’âme, à l’enfer, au ciel, à la prédestination, à l’inutilité des œuvres, à la grâce nécessitante. S’il vous dit : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, » il n’allègue que les vérités humaines qu’il méprise et qui ne sont pour lui que des erreurs ; car il croit à la Vérité, à l’absolu, à la prédestination, au ciel et à l’enfer. Ce n’est pas un homme qui se construit des preuves en rempart contre les assauts du doute. Il est assuré, il a la foi. Sa seule inquiétude, c’est de savoir s’il a la grâce ; s’il avait la grâce, tout lui serait égal, parce que la grâce, dès qu’elle est, elle est toujours nécessitante.
Mais s’il était permis de repousser le registre de l’ironie, de transposer, selon le mode naturel, ces profondes mélodies philosophiques ! S’il était permis de considérer les objections comme des aveux de l’inconscient ! Et enfin, si l’on osait rejeter de ces pages tout le dogme et tout l’amour, toutes ces effusions qui montent vers rien, toute cette théologie qui tourne en procession autour du néant ! Une telle œuvre ne serait plus l’œuvre du Pascal chrétien, du prisonnier d’Arnauld. Peut-être serait-elle l’œuvre du Pascal vrai, du fils sévère de Montaigne, du frère intellectuel de Descartes ? On a imaginé un recueil arbitraire qui s’appelle Montaigne chrétien. Cela nous paraît bouffon, parce que Montaigne n’était pas chrétien, et aussi parce que le christianisme ne manque vraiment pas d’apologistes. Un Pascal philosophe serait moins absurde, parce que les Pensées sont l’œuvre d’un converti, d’un déchu, et que l’on peut supposer sous la couche chrétienne un granit originel. Décrépir les Pensées, ce serait peut-être ôter le badigeon qui recouvre des pierres sculptées. On verrait ce que Pascal aurait pensé si, au lieu de se retirer à Port-Royal, il avait été rejoindre Descartes en Hollande.
La conversion de Pascal ne fut pas un calcul. Il montra toujours une grande droiture, même dans les Provinciales, dont les mensonges sont imputables aux seuls Jansénistes. Le P. Daniel l’a reconnu volontiers[7] et les manuscrits de Tallemant sont venus confirmer le fait[8] : « Ces Messieurs de Port-Royal lui donnaient la matière et il la disposait à sa fantaisie. » Si cela avait été un calcul, il n’aurait pas été mauvais, au point de vue du monde. La conversion de Pascal tourmenta son génie et augmenta sa réputation. Les Jansénistes, sûrs qu’il leur appartenait et qu’il ne recommencerait pas, vantèrent sa précocité jusqu’au ridicule. L’histoire de l’invention de la géométrie faisait rire ceux qui savent ce que c’est que la géométrie. Descartes lui contestait la découverte de la pesanteur de l’air, assurant que l’expérience du Puy-de-Dôme n’avait été faite que sur ses propres indications et à sa prière. Port-Royal soigna la gloire de son protégé et c’est peut-être à cause de Pascal qu’Arnauld imagina de quereller Descartes. C’était l’enfant d’adoption d’une secte assez puissante pour résister au pape et soutenue par tout le protestantisme étranger. Il y a là-dessus une bien jolie anecdote dans le P. Daniel[9]. Comme on s’étonnait, dans une société, de la fable de la géométrie, quelqu’un dit « que c’était encore très peu de chose que cette hyperbole, quelque outrée qu’elle parût, pour reconnoître les obligations qu’ils lui avoient pour les Lettres au Provincial. Tout le monde en demeura d’accord ; et on avoua qu’on ne pouvoit pas païer en meilleure monnoie les services que M. P… avoit rendus à ces Messieurs ». Je sais bien que le P. Daniel est suspect[10] ; mais il ne l’est pas plus que « ces Messieurs ». Pascal d’ailleurs méprisait la gloire. Toutes ces querelles passaient au-dessus de sa tête. Pendant ce temps-là, prosterné aux pieds du crucifix, il « s’abêtissait ».