[11] Tous les ordres religieux et le clergé séculier ont fourni des casuistes. Le plus célèbre, Alphonse de Liguori, n’était pas Jésuite ; si peu qu’il fonda un ordre rival, les Rédemptoristes. Lorsqu’on dit cela à la Chambre des députés, lors du grand débat de 1879, il y eut des « exclamations à gauche ».
VIII
Les péchés de la chair. — Il n’y a guère une page des Provinciales qui n’incline un bon esprit à avoir de l’amitié pour les Jésuites. Puisqu’il s’agit de la liberté charnelle, prenons la lettre neuvième[12] :
[12] Édit. Louandre.
« Mais (dit le Jésuite) ce qui nous a donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes : car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n’est pas qu’ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J’appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu’on puisse s’imaginer. Il m’en donna de quoi remplir plusieurs lettres : mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parce que vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes ; et je ne voudrais pas donner l’occasion de cette lecture à ceux qui n’y chercheraient que leur divertissement.
« La seule chose que je puisse vous marquer de ce qu’il me montra dans leurs livres, même françois, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du père Bauny, p. 165, de certaines privautés qu’il y explique, pourvu qu’on dirige bien son intention, comme à passer pour galant : et vous serez surpris d’y trouver, p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu’il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : « Quand cela se fait du consentement de la fille, quoique le père ait sujet de s’en plaindre, ce n’est pas néanmoins que la dite fille ou celui à qui elle s’est prostituée lui aient fait aucun tort, ou violé pour son égard la justice : car la fille est en possession de sa virginité, aussi bien que de son corps ; elle en peut faire ce que bon lui semble, à l’exclusion de la mort ou du retranchement de ses membres. » Jugez par là du reste…
« Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j’entendis, et qui dura si longtemps que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière… »
Voici donc les Jésuites accusés de défendre la liberté. Ce n’est pas la Fronde, ou un féministe hardi, ou un philosophe impie qui proclame les droits de la femme à disposer de son corps, c’est un obscur Jésuite du XVIIe siècle, c’est le P. Bauny ; mais, avec lui, c’est toute l’Église. Car ce fut une des gloires du christianisme, et l’une des plus sûres, de briser la terrible puissance paternelle qui faisait de chaque Romain un tyran et un bourreau. La domination des parents cesse à l’heure où fonctionne la conscience individuelle. Une fille a le droit de se marier, dès qu’elle est nubile. Ce qui constitue le sacrement de mariage, ce sera le consentement mutuel des fiancés, et cela seul. Le reste n’est que cérémonial. Comme Pascal se rapetisse et qu’il devient médiocre sous cette grandeur d’une loi de la nature érigée en sacrement par des sages qui trouvèrent ce moyen de faire respecter les ordres méconnus de la vie !
Hommes d’action, les Jésuites estiment peu les vertus inactives, comme la chasteté ; optimistes, ils mettent au-dessus de tous les biens la conservation de l’existence. Dans son Commentaire sur le prophète Daniel, Cornelius a Lapide dit avec tact : « La chaste Suzanne a agi en femme héroïque ; mais, dans un tel péril d’infamie et de mort, elle pouvait se borner à tout endurer des deux vieillards sans consentir ni coopérer à rien intérieurement, parce que l’existence et la réputation valent mieux que la chasteté… De jeunes et chastes vierges se croient coupables si elles ne luttent et ne résistent de toutes leurs forces et par leurs cris, tandis qu’il suffit de détester et d’exécrer l’acte auquel on est forcé. » Les filles et femmes ont toujours été de cet avis. Elles savent que le monde, à qui les actes sont indifférents, n’est sensible qu’au scandale. Une fille à demi violée et délivrée à temps de son agresseur est perdue de réputation ; celle qui a tout subi portes closes demeure comme intacte. Cela revient à dire qu’entre deux maux, fidèle au chemin de velours, le Jésuite conseille de choisir le moindre. Ce n’est pas héroïque. Sans doute, mais l’humanité n’est pas faite de héros, et les héros, d’ailleurs, se créent leur propre morale. Il s’agit de vie pratique, et de mettre en garde les hommes contre les grands principes abstraits qui ne sont que des pièges où se gardent de choir ceux qui les formulent. Il n’est de louche aventurier qui ne se vante du potius mori quam fœdari. J’aime mieux cette comédienne qui, à ce propos, disait en souriant — tout le contraire. Mais quand le déshonneur est secret et qu’il s’accompagne d’un plaisir, il serait bien sot d’aller préférer la mort ou l’infamie publique. C’est ce qu’affirme le P. Taberna : « Une jeune fille ne pèche point si, dans un péril de mort ou d’infamie, elle reste purement passive et n’emploie point tous les moyens dont elle peut disposer pour chasser le séducteur, comme de le tuer et d’appeler le voisinage. » La malheureuse sera bien avancée de lire dans tous les journaux le récit de sa victoire ou d’avoir à paraître en Cour d’assises avec l’air qui convient à une victime modeste de l’érotisme ! Il est difficile de trouver les casuistes en défaut, surtout les derniers venus, qui ont profité des observations antérieures et d’une plus large observation des mœurs. Ils connaissent la nature humaine, savent la puissance des préjugés. Ni dupes, ni hypocrites, ils ne consentent pas à prêcher une morale inapplicable, ils aiment mieux être utiles que d’acquérir par le facile moyen de l’écriture une réputation de stoïcisme et d’intégrité.
Fort en avant sur leur temps, mais surtout sur le nôtre, ils défendent avec persévérance le droit de chacun à user et à abuser de soi-même. Ainsi Sanchez, quand il accepte, en son célèbre traité De Matrimonio, la légitimité de certains baisers hardis et précis. On sait qu’il y met une restriction : c’est qu’ils ne seront qu’un prélude et que l’acte naturel désaltérera les incendies de la chair. Les physiologistes, successeurs des casuistes, sont en général du même avis sur cette question secrète ; ceux qui se réservent le font pour des motifs où du moins la morale n’a rien à voir. Souvenons-nous des vers de Baudelaire. La morale écartée, il reste la matière d’une discussion peut-être gastronomique. Henri IV avait des goûts sauvages. Le tort des casuistes, ce n’est pas leur complaisance ; elle est fort sommaire, quoi qu’on ait dit[13] ; c’est leur subtilité. Le péché devient topographique. On se croit au jeu de l’oie (de la petite oie) : voici la prison, et le puits. Assis dans sa chaise de marbre, froid comme la pierre qui le glace, Sanchez discute le plan de la bataille. Il connaît les chemins ouverts et les chemins creux. Ici, il y a une belle prairie, et là un bourbier. Il est magnifique et serein. Il sait tout et méprise tout. Quand la farce érotique a épuisé ses jeux, il referme les rideaux sur les deux petites marionnettes obscènes, et sa face pâle n’est émue ni de dégoût, ni de pitié.