[13] Sanchez fut censuré, pour sa sévérité, par l’Inquisition, organe modérateur et non de persécution systématique, comme on a réussi à le faire croire au public. Au XVIIIe siècle, les Jésuites, à propos d’un des leurs, livré au bras séculier par l’autorité inquisitoriale, firent publier un petit traité contre l’Inquisition, dont la version française a pour titre : Le Manuel des Inquisiteurs ou Abrégé de l’ouvrage intitulé : Directorium Inquisitorum composé vers 1358 par Nicolas Eymeric, etc., à Lisbonne, 1761.
Alexandre Dumas, dans sa Question du divorce, s’élève, avec son hypocrisie de vieux viveur fourbu, contre cette tolérance délicate des théologiens qui veulent bien que la femme, étourdie et non satisfaite de la ruée brutale de l’homme, achève à sa guise ce qu’un contact égoïste et trop rude n’a fait qu’ébaucher. Que voilà donc encore de la morale mal placée ! Pourquoi ne pas laisser les hommes et les femmes juges de leurs plaisirs et nochers de leur barque ! Mais le casuiste ici n’est que l’écho de la plainte des femmes. Les hommes croient connaître les femmes, et cela arrive. Mais qui connaît les hommes ? Qui, hormis le confesseur ou le médecin, a entendu le gémissement de la femme toujours trompée ? Sa lenteur à s’émouvoir la laisse d’un pas en arrière, et l’homme ne tourne jamais la tête. Tantale, toutes les nuits, sent la caresse vaine d’un plaisir ironique. Il reste à la victime, — quoi ? Ça, l’adultère, ou le désespoir. Car on ne laisse pas sa froideur tranquille, la tentation revient avec la certitude d’un accès de fièvre ; tout l’organisme va être encore secoué, tordu, tendu : et la flèche éternellement se brise et tombe.
Cette aventure est si commune qu’un médecin, il y a une vingtaine d’années, a repris la thèse du casuiste. Mais il place l’adjutoire avant l’acte, et c’est à l’homme qu’il en confie le soin[14]. Mais dire qu’il y a des hommes à qui il faut rédiger de telles ordonnances ! Il y en a, et beaucoup. Et ce sont les meilleurs, les plus sains : la volupté est une création humaine, un art délicat où quelques-uns seulement sont aptes, comme à la musique ou à la peinture. La nature ne s’inquiète pas du plaisir ; l’acte lui suffit. Mais les théologiens croyaient le contraire et que la participation effective de la femme était indispensable à la fécondation[15]. De là leur condescendance. Cependant, si la volupté n’est pas nécessaire à la fécondation, et même fort inutile le plus souvent, elle l’est à l’intégrité du système nerveux. Parti d’un principe faux, le casuiste a trouvé une conséquence tolérable. D’ailleurs, les femmes demandaient l’absolution et non la permission : le casuiste souvent écrit sous la dictée de la femme.
[14] Petit Bréviaire de l’amour expérimental, par le Dr Jules Guyot.
[15] C’est encore aujourd’hui un préjugé populaire.
Il ne faut pas croire ce que disent les pamphlétaires. Les questions de cet ordre, et le catalogue en est long et fastidieux, n’ont pas été traitées par les casuistes « avec une complaisance particulière ». Elles viennent à leur rang dans les manuels de théologie morale, et plus d’un lecteur sournois aura trouvé que la place leur est mesurée avec parcimonie. Dans l’ouvrage de Sanchez sur le mariage, la discussion des cas érotiques tient en quelques pages noyées en deux énormes tomes. Et cependant, comme le dit Liguori, « c’est la matière la plus fréquente et la plus abondante de la confession ». C’est souvent la seule, comme c’est l’unique conversation des mâles vulgaires et l’unique rêve de presque toutes les femmes. Le théologien aborde ce chapitre avec le sang-froid du physiologiste qui entre dans la région du sixième sens. Sans doute, ils auraient pu, non le passer sous silence, mais l’abréger encore ou le restreindre à des généralités. Cette méthode eût été sévère, car elle aurait équivalu à prohiber tout ce qui est inutile à la fin directe du mariage, la procréation. Si la confession a parfois été pour les femmes une école de volupté, qui s’en plaindra, né en dehors du protestantisme ou du jansénisme ?
Pourquoi les casuistes ont-ils étudié les cas de conscience de l’amour ? Mais pourquoi y a-t-il en vente, à cette heure, trente ou quarante ouvrages de médecine vulgarisatrice où les rapports sexuels sont examinés avec beaucoup moins de décence que dans Sanchez ou dans Liguori ? C’est qu’autrefois les hommes songeaient à leur salut et qu’aujourd’hui ils songent à leur santé. Et ils voulaient conquérir leur salut comme aujourd’hui conserver leur santé, sans se priver d’aucun de leurs plaisirs. Les casuistes les rassuraient ; les médecins les réconfortent. C’est en ces matières surtout que l’humanité entend rester immuable ; car elle sent bien que, guérie de ses vices, elle se trouverait du coup guérie de la vie, c’est-à-dire du plaisir de vivre.
Il faut donc rire des sots qui prétendent trouver en des in-folios latins l’origine de la corruption de nos mœurs. L’indignation contre la casuistique de l’amour signale un hypocrite ou un coquebin. Elle ne peut être prise au sérieux dans un pays qui possède, avec l’Italie, la littérature la plus libre de l’Europe et la plus délicieusement érotique.
Il y a tant d’autres questions sur lesquelles on pourrait se mettre d’accord pour détester les Jésuites ! Mais il semble qu’on ait choisi pour les accabler celles de leurs idées ou de leurs méthodes qui obtiennent nécessairement l’assentiment d’un esprit dénué de tout fanatisme. C’est peut-être que les motifs sérieux d’exclusion que l’on pourrait proférer contre la compagnie de Jésus seraient également valables contre les autres sectes chrétiennes. Je comprends qu’on dise nettement comme Nietzsche : Le christianisme, voilà l’ennemi. Toute autre formule est un acte de foi religieuse.