La raison par laquelle Antoine Escobar, tant moqué, défend le probabilisme est admirable :
« C’est, dit-il, que l’homme ne peut acquérir des choses une certitude pleine et entière. » Comment même essayer de réfuter cela ? Et comment a-t-on osé jeter le ridicule sur une opinion aussi saine formulée en un langage si simple et si sûr ? Ce qui nous semble la vérité n’est qu’une manière de voir les choses ; relativement aux choses, une manière d’être vues. Et peut-être la vie n’est-elle qu’un pur phénoménalisme et nos sensations une suite d’illusions créatrices de leurs causes apparentes. Sans aller jusque-là (quoique cela soit permis et logique), on doit s’en tenir au doute. Affirmer la vérité métaphysique, morale ou pratique, c’est faire acte d’imposteur ou de prophète, mais les termes sont équivalents.
L’affirmation de la vérité morale, en particulier, ne peut être qu’un geste théologique. Le kantisme est une hérésie chrétienne, et qui a bien gardé, en les renforçant, les caractères essentiels du christianisme. Sans un dieu moral, c’est-à-dire libre et conscient, il n’y a de morale humaine que celle de l’empirisme. La morale est l’expression de la volonté de l’absolu, ou rien, ou un code d’usages. Dieu écarté, la morale tombe, comme un cérémonial de cour à la chute de la royauté.
Le probabilisme mène jusque-là. La haine des protestants chrétiens et kantiens (des nuances) est donc toute naturelle contre une telle méthode[17]. Poussée à fond, elle eût abouti à la liberté, c’est-à-dire à la suprématie de la force. C’est contraire absolument aux principes chrétiens qui commandent de détruire les aristocraties en leur imposant la morale qui fait les bons esclaves, les bons citoyens. Aussi, comme l’on comprend bien l’émotion de Paul Bert[18] interprète de la médiocrité universitaire et parlementaire, à célébrer ces mots sublimes, conscience, vérité, justice, ces mots « saints » ! La conscience morale, pour cet esprit simple, est absolue. Elle ne comporte aucun degré. Tous les hommes ont une notion égale et lucide du Devoir. Il y a le bien et le mal ; et ces deux couleurs ne comptent aucun aveugle. Il s’exalte, il s’enivre de ses paroles comme d’une bave : il en arrive à proclamer le libre arbitre, à déclarer que ceux qui mettent en doute la certitude morale sont des malfaiteurs. Pour lui, il n’a jamais éprouvé aucune hésitation : le bien est à gauche et le mal est à droite. Il n’y a pas de cas de conscience. Une voix intérieure, une voie impeccable, une voix impérative, nous dicte toujours notre devoir. Douter de cela, c’est douter de la dignité humaine. Ah ! le bon type d’imbécile ! Qu’on me donne un tome d’Escobar, qu’on me permette de relire la page où cet homme véridique avoue « qu’il n’est pas donné à l’homme d’acquérir des choses une certitude pleine et entière ».
[17] Il y a une édition du Syllabus imprimée à Genève par les soins de quelque ministre, qui est bien intéressante.
Les quatre premiers articles sont approuvés pleinement. Ce sont ceux qui condamnent toute la philosophie moderne ; et il s’écrie à l’article LVI : « Anathème à qui dira : Les Lois de la morale n’ont pas besoin de la sanction divine, et il n’est pas du tout nécessaire que les lois humaines soient conformes au droit naturel, ou qu’elles reçoivent de Dieu la force obligatoire. » Il s’écrie : Bon article ! Je crois bien : c’est le garrot. Le Syllabus est d’ailleurs un des plus beaux morceaux d’éloquence qui soient en aucune littérature. Comme la formule Anathème, etc., n’est pas répétée à chaque article, on en peut lire des pages entières, avec une véritable volupté intellectuelle :
« LIX. Le droit réside dans le fait matériel ; tous les devoirs des hommes sont un mot vide de sens, et tous les faits humains constituent un droit. »
« LX. L’autorité n’est pas autre chose que le résultat du nombre et des forces naturelles.
Cela est plus clair et plus beau en latin :
LX. Auctoritas nihil aliud est nisi numeri et materialium virium summa.