LXI. Fortunata facti injustitia nullum juris sanctitati detrimentum offert.
L’article II si tranchant, du bon Spinoza :
Neganda est omnis Dei actio in homines et mundum.
[18] En son livre, dont je n’ai pas encore cité le titre : la Morale des Jésuites. Paris, 1880. — Ce livre ne se compose guère que d’une préface et de trois discours prononcés à la Chambre en juin et juillet 1879. Le reste, près de 600 pages sur 700, est une traduction de passages choisis (avec un certain sens polémique) dans les œuvres des casuistes.
XIII
L’Équivoque et la Restriction mentale. — Ce sont des surnoms honnêtes ou puérils du mensonge. Les casuistes ont bien connu que les hommes ne pouvaient tenir société sans recourir au mensonge ; mais, n’osant contrevenir directement à un précepte du Décalogue, ils imaginèrent des subterfuges. La méthode des Jésuites comporte quantité de caches, de portes dissimulées, de trappes, toute une machinerie vraiment déplaisante. Un terrain uni et solide convient mieux, avec des murailles sans surprises, aux jeux de la discussion. Mais ils étaient pris entre leur foi théologique et leur scepticisme moral ; de là ces pans de tapisserie qui s’ouvrent pour permettre au conspirateur de dépister les alguazils aussi bien que les « familiers » ; car ils furent toujours un peu traités comme les ennemis du genre humain : l’Inquisition d’Espagne inquiétait Escobar pour la sévérité de sa doctrine cependant que Pascal le bafouait pour son relâchement. Pascal le savait : et cela prouve bien que son fameux mot, « vérité en deçà — erreur au delà », représente, non pas la constatation d’un philosophe, mais la plainte d’un chrétien.
Pascal est d’avis qu’on ne doit jamais mentir ; Arnauld, qui le fournissait de citations tronquées, était « tutioriste », sinon l’inventeur du mot et de la doctrine. Les casuistes de la Compagnie, plus déliés, d’esprit souriant, ne pouvaient consentir à répéter éternellement aux hommes : le mensonge est toujours un péché. Défendre toujours le mensonge, cela équivalait, selon leur justice ingénieuse, à damner toute l’humanité, puisque les sociétés humaines ne sont possibles que par le mensonge, puisque, pour tout dire, le mensonge est le grand lien social[19].
[19] Voir sur le rôle du mensonge le chapitre intitulé les Femmes et le langage, dans la deuxième partie du présent ouvrage.
Je crois qu’il ne faut pas reculer devant le mot. Pourquoi équivoquer comme saint Augustin et distinguer entre « mentir » et « cacher la vérité » ? Il est vrai que cette distinction, si elle est mauvaise verbalement, est juste moralement. Il y a bien des sortes de mensonges. Il y a surtout ceux qui sont innocents et ceux qui poignardent. Moïse n’en défend qu’un, le faux témoignage. Le P. de Condren, un oratorien qui ne passait pas pour un ami de la morale facile, a établi très dignement ce qu’on pourrait appeler le droit au mensonge. Il use, comme saint Augustin, de deux termes, mais choisis avec finesse : « Toute la difficulté vient de ce qu’on confond le mensonge avec la fiction, de ce qu’on comprend sous le nom de ce péché odieux toutes les apparences qui se peuvent donner légitimement sans violer ni la justice, ni la charité, ni la simplicité, ni aucune autre vertu. » A cette objection que « nos paroles sont les signes naturels de nos pensées ; et que, par conséquent, c’est un péché contre nature, quand elles ne sont pas conformes », il répond « que les paroles sont signes libres et volontaires de nos intentions plutôt que de nos pensées… L’homme a droit et même obligation de défendre son honneur et ses biens, et tout ce qui appartient au prochain, de ses paroles aussi bien que de ses mains[20] ». Cette distinction entre le mensonge et la fiction, si ingénieuse (comme le remarque le P. Daniel), les Jésuites ne semblent pas l’avoir goûtée. Ils admettent que déguiser la vérité est toujours un mensonge, et leur art n’intervient que pour composer des formules qui permettent à la fois de ne pas mentir et de ne pas dire la vérité. En cela, il faut l’avouer, leur art est misérable. Sans doute, Pascal, sur ce point comme sur tous les autres, a exagéré et même dénaturé la pensée des casuistes. Sanchez dit quelque part : « Ce n’est pas mentir que d’user de termes ambigus en les faisant entendre en un autre sens qu’on ne les entend soi-même. » Et il ajoute : « Il n’y a pas là mensonge proprement dit, mais l’usage de ces termes n’en doit pas moins être défendu, à moins qu’il n’y ait une cause légitime qui nous donne droit d’en user. » « Je veux maintenant, dit le Jésuite, vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s’y trouve est d’éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques par laquelle il est permis d’user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu’on ne les entend soi-même, comme dit Sanchez[21]. » On voit combien il est dangereux d’aller chercher dans les Provinciales des arguments contre les casuistes. Le plan de cette lettre, particulièrement calomnieuse, fut fourni à Pascal par Nicole. La polémique anti-cléricale vit depuis deux siècles et demi sur quelques citations équivoques par quoi Pascal raille l’équivoque. C’est un des plus curieux exemples de tromperie qui soient au monde. Il semble pourtant que les Jansénistes auraient pu demeurer dans l’exactitude sans risques pour leur cause, car c’est un point où les Jésuites sont extrêmement faibles, et même ridicules. Cependant que l’on examine telle formule d’Emmanuel Sa : « Toute personne qui n’est pas interrogée légitimement peut répondre qu’elle ne sait rien de ce qu’on lui demande, en sous-entendant de façon qu’elle soit obligée de le dire. » Le moyen est médiocre comme sauvegarde de la liberté ; mais il n’est pas monstrueux. Il est vrai que les pamphlétaires suppriment dans la proposition le « n’est pas interrogé légitimement ». Et ainsi de même en toutes les propositions analogues. Si Castro Palao commence par ces mots une dissertation sur l’équivoque : « Toutes les fois qu’il se présente un juste sujet de déguiser la vérité… », on biffe cette prémotion, et la suite semble le préambule d’un code de bandits.
[20] Cité par le P. Daniel. Réponse aux Lettres Provinciales de L. de Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe. A Bruxelles, 1697, pages 371-373.