C’est que le succès, même organisé par des moyens frauduleux, exerce un puissant attrait sur les foules, et même lettrées. Assurément, le public des théâtres était, en 1677, bien supérieur comme intelligence, instruction et goût, au public moyen d’aujourd’hui ; et cependant on le voit s’éprendre de pièces décidément médiocres et dédaigner les plus belles. C’est que le succès, et surtout pour les œuvres de théâtre, peut naître spontanément d’un hasard, de l’agréable visage d’une actrice, d’un beau geste, d’un applaudissement bien placé, du caprice ou de l’émotion d’un petit groupe de spectateurs. Le troupeau suit, puisque tous les hommes assemblés sont troupeau, et l’histoire compte un nom et une date de plus.

Les Américains — ceux du Nord, car au Sud ils ont plus de finesse — n’hésitent jamais devant le succès. Quel est le poème dramatique dont le succès a dépassé les enthousiasmes mêmes du Cid et d’Hernani ? C’est Cyrano de Bergerac. Donc cette chose est admirable. Et ils la font apprendre par cœur ainsi que l’Aiglon, dans les écoles où eux-mêmes illettrés, ils se cultivent de savantes épouses. Pour redire encore ma vraie pensée, je ne trouve pas cela déraisonnable. Ne confondons point l’histoire, qui est un roman complet, ou du moins suivi, avec le temps présent, qui nous apparaît fragmentaire, tel un numéro de journal déchiré en mille bouts de papier. Comment les classer, selon quel ordre ? Nous n’en savons rien. Nos jugements d’aujourd’hui, ceux qui paraissent les plus sages, les plus sains, seront ridicules dans vingt ans, parce que notre patience lassée n’a pu reconstituer la feuille entière, ou parce que le feu ou le vent ont dévoré une partie des petits carrés. En ce brouillard de nos idées, le succès s’allume comme une lune électrique. Quelque chose d’indéniable brille, que les professeurs de philosophie appellent un critère. Mais disons-le seulement un fait, de même qu’une fleur est un fait, ou une averse ou un incendie. Et que peut-on opposer à ce fait, pour le contredire ? Presque rien, le produit d’un jugement, l’idée que certains hommes ont de la beauté littéraire. Encore cette opposition n’est-elle point radicale, puisque la beauté n’est aucunement, en principe, exclue des chances du succès. Il ne faudrait point parier pour la beauté, il serait imprudent de la prendre à égalité ; mais il y a des exemples dans l’histoire que l’œuvre la plus belle ait été aussi celle que les hommes ont le plus fêtée. Alors le succès est adorable, ainsi que le soleil qui vient à propos mûrir les moissons, ainsi que l’orage qui remplit les ruisseaux et les fontaines. Qu’est-ce qu’un beau livre dont il ne reste plus un seul exemplaire connu ? Qu’était-ce que la Vénus sans bras avant que M. de Marcellus l’eût fait sourdre des abîmes ? Le succès est pareil à la lumière du jour et, encore un coup, s’il ne crée pas l’œuvre, il l’achève, en déchirant le voile de ténèbre qui l’enveloppait. Il y a une autre considération qui augmente encore la valeur du succès ; c’est que si le but de l’œuvre d’art est de plaire, plus grand sera le grand nombre de ces conquêtes et mieux ce but aura été rempli. L’art a certainement une fonction, puisqu’il est ; il satisfait à un besoin de notre nature. Dire que ce besoin est précisément le goût artistique, c’est dire que le café ou le tabac sont aimés parce qu’ils satisfont le goût que l’homme a pour le café ou le tabac. C’est ne rien dire du tout, pas même une sottise ; c’est proférer des mots sans signification aucune. Les choses ne correspondent pas dans la vie avec cette simplicité, selon cette relation bénévole de pot à couvercle : laissons cela à la philosophie chrétienne des finalités. Le but de l’art étant de plaire, le succès est tout au moins un commencement de preuve en faveur de l’œuvre. Plaire, l’idée est très complexe : nous verrons plus tard ce qu’elle contient ; mais le mot peut servir provisoirement. Donc cette œuvre plaît. Une tour s’est élevée soudain aux accents passionnés de la foule. Voilà le fait. Il faut la démolir. Cela n’est point facile, puisque, par une magie singulière, presque tous les béliers dont on la bat se transforment en contreforts qui ajoutent leurs poids à la solidité du monument. Il faut prouver à cette forteresse qu’elle n’existe pas ; à cette foule que son admiration n’a pas remué toutes ces pierres, qu’elle est menteuse, hallucinée ou imbécile. Cela ne se peut pas. Ils trouvent cela beau. Que leur répondre, sinon : oui, cela est beau.

Le prêtre prend une hostie sur le corporal et l’élève à la dignité de Dieu. Il l’entoure de rayons et la montre au peuple. Pendant cette ostention, le peuple à genoux baisse la tête, prie et croit. L’œuvre que le succès exalte n’est pas choisie moins au hasard que l’hostie par les doigts du prêtre ; mais sa divinité n’en est pas moins certaine, du moment qu’elle a été choisie. Il faut respecter les arrêts du destin et ne pas contrarier la piété populaire.

II

Cependant, il y a, dit-on, une esthétique. Il y en a même plusieurs. Mais nous n’en supposerons qu’une et que, toujours en principe, elle ait de bonnes raisons à opposer au succès, quel qu’il soit. S’il y a une esthétique, cela nous oblige à reconnaître qu’il y a un beau absolu, et que les œuvres sont jugées belles en proportion de leur ressemblance avec cet idéal vague et complaisant. C’est cette esthétique, son existence admise l’espace d’un moment, qu’il s’agit d’ouvrir et de passer au scalpel.

La sensibilité qui cède au succès ou qui le provoque est fort intéressante ; mais il sera peut-être permis de ne pas mépriser tout à fait et tout d’abord la sensibilité qui s’oppose au succès et qui nie l’œuvre heureuse en tant qu’œuvre belle. Ces deux sensibilités, également spontanées, ne sont pas également pures. La seconde est fort mêlée. L’esthétique par quoi elle se résume, aussi fragile que la morale, est un mélange de croyances, de traditions, de raisonnements, d’habitudes, de conceptions ; il y entre du respect, de la peur et un appétit obscur de nouveauté. « Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques. » Le vieux neuf, voilà ce que préconisent toutes les esthétiques, car il faut flatter une caste selon ses nerfs et selon son érudition. Le jugement de l’artiste en matière d’art est un amalgame de sensations et de superstitions. La foule ingénue n’a que des sensations. Son jugement n’est pas esthétique. Ce n’est même pas un jugement. C’est l’aveu naïf d’un plaisir. Il s’en suit nécessairement que seule la caste esthétique a qualité pour juger de la beauté des œuvres et leur déférer cette qualité. La foule crée le succès ; la caste crée la beauté. C’est équivalent, si l’on veut, puisqu’il n’y a de hiérarchie ni dans les sensations ni dans les actes et que tout n’est que mouvement ; c’est équivalent, mais différent. Voilà donc un point acquis. En matière d’art, à l’opinion de la sensibilité s’oppose l’opinion de l’intelligence. La sensibilité ne se soucie que du plaisir ; qu’à ce plaisir se joigne un élément intellectuel, et voilà l’esthétique. La foule peut dire : cela me plaît, donc cela est beau ; elle ne peut pas dire : cela me plaît et cependant cela n’est pas beau, ou : cela me déplaît, et cependant cela est beau. La foule, en tant que foule, ne ment jamais ; le jugement esthétique est une des formes les plus complexes du mensonge[42].

[42] Voir, plus loin, dans [les Femmes et le langage], le mensonge considéré comme la caractéristique de l’homme en opposition à l’animalité. La supériorité d’une race, d’un groupe d’êtres vivants, est en raison directe de sa puissance de mensonge, c’est-à-dire de réaction contre la réalité. Le mensonge n’est que la forme psychologique de la réaction du Vertébré contre le milieu. Nietzsche devançant la science, dit : « Le mensonge comme condition de vie. »

Il est bien évident qu’il n’y a pas de beau absolu, non plus que de vérité, de justice, d’amour. La beauté des poètes, la vérité des philosophes, la justice des sociologues, l’amour des théologiens, autant d’abstractions qui ne tombent sous nos sens et maladroitement, que délimitées par le ciseau du sculpteur. Comme idées conçues dans le futur ou dans le passé, elles expriment une certaine concordance entre nos sensations présentes et l’état général de notre intelligence. Cela est surtout sensible pour la vérité, qui est bien une sensation que notre intelligence ne contredit pas ; mais telle autre intelligence la contredit, ou se trouve contredite par des sensations d’une intensité ou d’un monde différent.

L’idée de beauté a une origine émotionnelle, elle se ramène à l’idée de procréation. Il faut que la femelle qui sera la mère soit conforme au type de la race, c’est-à-dire il faut qu’elle soit belle[43]. La femme est moins exigeante, peut-être parce que l’homme ne transmet que très peu de lui-même à ses descendants. Le premier étalon de la beauté a donc été la femme et, en général, le corps humain. Être beau, pour un animal, pour un objet, c’est avoir quelque chose d’humain, dans la forme, dans le caractère ; on peut décrire un paysage avec des termes qui presque tous conviendraient à la beauté d’une femme, et le marbre a sa blancheur, et les saphirs sont ses yeux, et le corail, ses lèvres. Il y a là tout un vocabulaire de clichés. Bien entendu qu’il faudrait en corriger quelques-uns et faire remarquer que c’est l’ébène qui est noire comme des cheveux noirs et le cygne qui a un cou de femme. La beauté est si bien sexuelle que les seules œuvres d’art incontestées sont celles qui montrent tout bonnement le corps humain dans sa nudité. Par sa persévérance à demeurer purement sexuelle, la statuaire grecque s’est mise pour l’éternité au-dessus de toutes les discussions. C’est beau, puisque c’est un beau corps humain, tel que celui avec qui tout homme ou toute femme voudrait se joindre pour se perpétuer selon sa race.

[43] Il y a un pressentiment de cela dans cette remarque inédite, récemment publiée, de Montesquieu ; ce qui fait la beauté, c’est la conformité : « Esthétique. — Le père Buffier a défini la beauté : l’assemblage de ce qu’il y a de plus commun. Quand sa définition est expliquée, elle est excellente… Le père Buffier dit que les beaux yeux sont ceux dont il y en a un plus grand nombre de la même façon ; de même la bouche, le nez, etc. Ce n’est pas qu’il n’y ait un beaucoup plus grand nombre de vilains nez que de beaux nez ; mais c’est que les vilains sont de bien différentes espèces ; mais chaque espèce de vilains est en beaucoup moindre nombre que l’espèce des beaux. C’est comme si, dans une foule de cent hommes, il y a dix hommes habillés chacun d’une couleur particulière : c’est le vert qui domine. »