Mais un autre fait plus obscur, quoique non moins certain, permet de ramener par un autre chemin l’idée de beauté à l’idée même de sexualité. C’est ceci, que toutes les émotions humaines, quels que soient leur ordre, leur nature et leur intensité, retentissent plus ou moins sur le réseau nerveux génital. La pathologie sexuelle a mis cela en lumière. Les parfums aussi bien que l’odeur ou la vue du sang, le bruit et la chaleur, le travail intellectuel et le travail musculaire, le repos et la fatigue, l’ivresse et l’abstinence, les sensations les plus contradictoires favorisent l’essor sexuel. D’autres, telles que la peur, le froid, la contrariété, ricochent aussi vers un centre voisin et intriqué dans le réseau génital. Voyez le premier chapitre d’En Ménage, où M. Huysmans décrit l’effet produit sur un être doux et nerveux par la découverte d’un amant chez sa femme. Parmi les émotions qui retentissent le plus sûrement sur tout organisme un peu sensible, il faut placer au premier rang les émotions esthétiques. Et ainsi elles retournent à leur origine. Ce qui porte à l’amour semble beau ; ce qui semble beau porte à l’amour. Il y a là un entrelacs indéniable. On aime une femme parce qu’elle est belle ; et on la juge belle parce qu’on l’aime. Il en est de même de toutes les choses qui permettent des associations d’idées sexuelles et de toutes les émotions qui retentissent sur le système génital. Mais il n’est pas du tout nécessaire pour qu’une œuvre d’art éveille des idées d’amour, qu’elle nous présente un tableau sensuel : il suffit qu’elle soit belle, qu’elle soit captivante. Elle passionne : où chercherons-nous le siège de cette passion ? Le cerveau n’est qu’un centre de transmission ; ce n’est pas un aboutissement. C’est une erreur heureuse et méritoire d’avoir fait du cerveau de l’homme le centre absolu de l’homme ; mais c’est une erreur. Le seul but naturel de l’homme est la reproduction. S’il y avait un autre but à son activité, il ne serait plus un animal ; et nous tombons dans le christianisme. Revoici l’âme, le démérite et tout le jargon des marchands d’orviétan spiritualiste. La conscience de l’émotion s’élabore au moment où l’émotion y passe, mais elle ne fait que passer en laissant son image, et elle descend dans les reins. Cette manière de parler est peut-être figurée, et, d’ailleurs, il ne s’agit pas d’excitations intenses et fortement localisées. On veut seulement dire que l’émotion esthétique met l’homme en un état favorable à la réception de l’émotion érotique. Cet état est donné aux uns par la musique, à d’autres par la peinture, le drame. J’ai connu un homme, il est vrai d’un certain âge, qui pouvait tromper un désir sexuel en feuilletant des albums d’estampes. L’exemple inverse serait sans doute moins paradoxal : l’émotion esthétique est celle dont l’homme se laisse le plus facilement distraire par l’amour, tellement le passage est aisé, presque fatal. Cette union intime de l’art et de l’amour est d’ailleurs la seule explication de l’art. Sans cela, sans ce retentissement génital, il ne serait pas né, et sans cela il ne serait pas perpétué. Il n’y a rien d’inutile dans les profondes habitudes humaines : tout ce qui a duré est donc nécessaire. L’art est complice de l’amour. L’amour ôté, il n’y a plus d’art ; et l’art ôté, l’amour n’est plus guère qu’un besoin physiologique.

Mais il s’agit moins de l’art ici que de sa puissance émotionnelle, et il faut alors ranger sous le nom d’art tout ce qui est spectacle ou jeu, tout le divertissement qui se prend en public ou à propos duquel on se communique ses impressions. Un feu d’artifice peut émouvoir tout comme une tragédie ; la seule hiérarchie est celle de l’intensité. Or, il n’est pas douteux que le succès d’une œuvre d’art n’augmente fortement sa puissance émotionnelle sur le commun des hommes. De là, pour la foule, cette croyance très naturelle que toute œuvre est belle, qui a du succès, et que les chutes sont toujours méritées et les dédains. En somme, ce que la caste appelle beauté, le peuple l’appelle succès ; mais il a appris des aristocrates ce mot vraiment dénué de sens pour lui, et il s’en sert pour rehausser la qualité de ses plaisirs. Cela n’est pas tout à fait illégitime, succès et beauté ayant une origine commune dans les émotions, la seule différence même des systèmes nerveux où elles ont évolué. Et d’ailleurs très peu d’hommes sont capables d’une originale émotion esthétique ; la plupart de ceux qui l’éprouvent ne font qu’obéir tout comme le peuple, à la suggestion d’un maître, au commandement de leurs souvenirs, aux influences de leur milieu, à la mode. Il y a une beauté de passage aussi précaire que les succès d’engouement. Une œuvre d’art vantée par la caste d’aujourd’hui sera méprisée par la caste de demain ; et il en restera moins peut-être que de l’œuvre délaissée par la caste et acclamée par le peuple. Car le succès est un fait dont l’importance croît avec la poussière qu’il soulève, avec le nombre des fidèles qui sont venus et qui l’accompagnent en cortège. Les émotions de la caste et les émotions du peuple sont destinées à un même aboutissement. La nature, qui ne fait pas de sauts, ne fait pas de choix. Il s’agit de faire des enfants. L’odorat du grand-paon (ou un sens analogue) est si développé qu’une larve femelle de ce papillon rare attire, le jour de son éclosion, une nuée de mâles là où la veille on n’en voyait aucun. Cette acuité serait absurde si elle ne servait au grand-paon qu’à se choisir une nourriture plus délicate parmi le troupeau des fleurs, ou, d’une façon quelconque, à augmenter son plaisir et son avancement spirituel, la culture de son intelligence. Elle sert au grand-paon à mieux faire l’amour ; c’est son sens esthétique.

Cependant, il est des natures humaines, moins diffuses ou plus réfractaires, chez lesquelles les émotions ne retentissent pas vers le centre de grande sensibilité, soit que ce centre soit atrophié, ou que le courant émotionnel ait rencontré sur son parcours un obstacle, une digue, un terrain imperméable. Usons, sans préjuger de la justesse de l’analogie, des comparaisons les plus communes et les plus frappantes. Un courant électrique est lancé dans un fil en vue de créer un mouvement ; le fil tombe appuyé sur un morceau de bois ; et au lieu de mouvement il se produit de la chaleur : le train brûle, que l’on voulait faire rouler. L’émotion en route vers le sens génital qu’elle a mission d’éveiller rencontre un centre de résistance ; elle s’y brise, elle s’y tord sur elle-même, mais s’y installe ; et toutes celles du même ordre qui passeront par le même centre auront le même sort. Il s’agissait de faire tourner une roue, voici un feu d’artifice ; il s’agissait de conserver l’espèce, voici que naît l’idée de beauté. L’émotion esthétique, et alors sous sa forme la plus pure, la plus désintéressée, n’est donc qu’une déviation de l’émotion génitale. L’Aphrodite qui nous entraînait à son culte ne nous trouble plus ; la femme s’est évanouie, il reste de nobles formes, des lignes agréables, mais un cheval aussi est beau, et un lion et un bœuf. Heureux arrêt de circulation qui nous a permis de réfléchir, de comparer, de juger ! Le courant nous jetait vers la sœur de la déesse ; il nous en éloigne, car elle est moins belle ! On pourrait supposer que c’est dans la région intelligence que le courant émotionnel s’est diffusé, formant ainsi ce mélange d’émotion et d’intelligence qui nous donne le sens esthétique. L’intelligence est un accident ; le génie est une catastrophe. Il faut bien se garder même des rêves d’un état social où régneraient uniformes la santé, l’équilibre, l’équité, la modération, l’ordre, où les catastrophes seraient impossibles et les accidents très rares. L’intelligence humaine est certainement la conséquence de ce que nous appelons naïvement le mal ; s’il ne se formait pas des coupures ou des nœuds dans les fils, si l’émotion atteignait toujours son but, les hommes seraient plus forts et plus beaux et leurs maisons parfaites comme des termitières ; seulement le monde n’existerait pas.

III

Avant de retourner vers notre point de départ, voici un résumé :

Deux sortes d’émotions concourent à la formation du sens esthétique : les émotions de nature génésique et toutes les autres émotions, quelles soient-elles, selon une proportion qui varie à l’infini avec chaque homme. Les premières sont celles que nous ressentons à la représentation parfaite du type de notre race. Apollon est beau, parce qu’il est le mâle humain dans toute sa pureté. Pour la plupart des hommes, toute idée adventice écartée rigoureusement, la vue de ce marbre est agréable, parce qu’elle évoque le désir, soit directement, soit selon le sexe, par contre évocation. On se souvient du mot de Stendhal : la beauté, c’est une promesse de bonheur. La philosophie sensualiste qui permettait cette définition n’était point sotte. Il sera nécessaire d’y revenir avec la science pour point d’appui. C’est donc, en somme, pour qualifier la « promesse de bonheur » qu’on a inventé le mot « beauté ». Et ce mot a été successivement appliqué à tout ce qui promet aux hommes la réalisation d’un de leurs autres désirs toujours plus nombreux et toujours plus complexes ; et ensuite, le besoin émotionnel s’étant extrêmement développé, à toutes les causes d’émotions, même terribles, même sanglantes. Mais ces émotions de toute nature, qui font la vie même de l’homme, elles ont un but — comme l’odorat du grand-paon — elles pénètrent en nous pour nous rappeler que notre unique devoir de créatures vivantes est la conservation de l’espèce ; quel que soit le sens qu’elles aient frappé d’abord, elles rebondissent de là vers le centre de la sensibilité générale. Je songe à ces amants romantiques qu’on vit, enveloppés par l’orage, se posséder avec fureur, ou à l’émotion douce de Tibulle, quam juvat immites… Les horribles, stupides et sauvages tragédies dont se délectaient les Grecs et les Français de l’ancien régime, c’étaient des philtres, et rien de plus. Si de grands poètes (comme les femmes, les grands poètes n’ont ni goût ni dégoût) n’avaient pris la peine de repenser les histoires d’Oreste, de Thyeste, de Polynice, nous les jugerions telles que le délire d’une société en enfance ou en abjection. Il n’est pas une tragédie de Racine qui n’ait été jouée cent fois en cour d’assises par des comparses hideux. On trouvera si l’on veut dans les traités spéciaux de Ball, de Binet et dans les ouvrages de vulgarisation, des exemples de la transformation en acte sexuel d’une sensation quelconque. Ici, il n’y a pas de catégories ; c’est l’illimité. On a vu des hommes auxquels l’odeur des pommes pourries donne des émotions fortes et nécessairement sexuelles. Schiller en avait toujours une provision dans le tiroir de sa table de travail ; mais comme il possédait un passage réfractaire où se brisaient, en grande partie, les courants émotionnels, il faisait des vers, au lieu de faire l’amour, ayant respiré des pommes pourries.

Voici donc toute une classe d’hommes chez lesquels les émotions arrêtées à moitié chemin se transforment en intelligence, en goût esthétique, en religiosité, en moralité, en cruauté, selon les milieux et les circonstances et d’après un mode dynamique des plus obscurs. On peut même dire que cette transformation des émotions se fait, peu ou beaucoup, chez tous les hommes ; il arrive aussi que les émotions retentissent presque également dans toutes les directions, qu’une partie notable aille vers les centres génitaux et qu’il en reste assez en chemin pour produire un grand philosophe, un grand artiste ou un grand criminel. L’amour semble particulièrement lié à la cruauté, soit par son absence, soit par son excès. La mimique de la cruauté est exactement celle de l’amour sexuel ; Duchenne de Boulogne a prouvé cela par ses expériences. En des types tels que Torquemada ou Robespierre, les émotions n’aboutissent pas au sens génital ; elles se heurtent à un obstacle qui les incline vers un autre centre ; au lieu de se transformer en besoin de reproduction, elles se transforment en besoin de destruction. Mais il y a le type néronien et le type sadique où la sexualité et la cruauté s’exaltent ensemble et s’enchevêtrent. Ce sont des hommes capables de plus fortes secousses émotionnelles que les autres hommes. Quoique divisé et réparti vers deux buts, le courant reste assez fort pour produire des actes très intenses. Le même phénomène apparaît, quoique d’un ordre plus rassurant, quand la puissance intellectuelle s’exerce en même temps que la puissance génitale. Tout homme capable d’émotion est capable d’amour et en même temps soit de cruauté, soit d’intellectualité, soit de religiosité ; mais il arrive que le courant émotionnel est tout entier absorbé par l’une des activités humaines, et l’on a une variété de types extrêmes, l’autre variété étant fournie par les hommes d’une grande réceptivité émotionnelle et par conséquent d’une grande diversité d’aptitudes.

Mais restons dans la moyenne de l’humanité et dans la question esthétique. Selon l’importance de la dérivation du courant émotionnel, on aura, par exemple, un spectateur qui retiendra de la tragédie tout ce qu’elle a de beauté pure ou forte, qui sortira en l’état d’émotion intellectuelle, moins sensible au meurtre qu’à la courbe du geste qui frappe, aux imprécations, aux épouvantes, qu’à la forme musicale qui les limite, les enferme, les fait vivre ; on aura aussi un spectateur qui, malgré quelques lueurs d’émotion intellectuelle, sort du théâtre à peu près comme d’une séance de boxe ou d’une corrida. Voilà les extrêmes. L’un devant une statue parfaite jouit de la grâce des courbes, songe : quelle belle œuvre ! l’autre s’écrie : quelle belle femme ! Entre ces deux types, il y a tout un jeu de nuances. Pour le type moyen, l’idée de beauté n’existe guère ; il jugera de l’œuvre d’après l’intensité ou la qualité de son émotion. Ça lui donne du plaisir, ou le laisse froid, et voilà tout. Le type moyen est celui qui détermine les succès en art ; il faut plaire au type moyen, il faut l’émouvoir.

Les représentants de la caste esthétique jugent aussi une œuvre d’art par l’émotion qu’ils ont éprouvée, mais cette émotion est d’un ordre tout particulier : c’est l’émotion esthétique. Seules, pour eux, appartiennent à l’art, à la catégorie de la beauté, les œuvres, qui peuvent donner l’émotion, le frisson esthétique. Ainsi se sont trouvées exclues de l’art les œuvres, utilitaires, moralisatrices, sociales, ayant un but quelconque en dehors de ce but précis et exclusif, l’émotion esthétique ; et aussi les œuvres trop sexuelles, dont l’appel à l’exercice génital est trop direct, quoiqu’elles répondent, mais alors avec une clarté excessive, à l’idée première que les hommes ont eue de la beauté artistique. Ainsi s’est formée cette catégorie esthétique qui, éternellement instable, allant du réalisme à l’idéalisme (un certain idéalisme), du sentimentalisme à la brutalité, de la religiosité au sensualisme, n’en est pas moins un jardin clos. L’art est donc ce qui donne une émotion pure, c’est-à-dire sans vibrations hors d’un groupe limité de cellules, ce qui n’invite ni à la vertu, ni au patriotisme, ni à la débauche, ni à la paix, ni à la guerre, ni au rire, ni aux larmes, ni à rien qui ne soit l’art lui-même. L’art est impassible, et, comme a dit de l’amour un vieux poète italien, non piange nè ride. Ceci n’a rien ni de rationnel, ni de juste, ni de conforme à aucune vérité. Il s’agit des usages d’une caste intellectuelle. Née d’une imperfection du système nerveux, l’idée de beauté s’est agrégé en chemin toutes sortes de règles, de préjugés, de croyances, d’habitudes, et il s’est formé un canon dont la forme, sans être absolue, n’oscille à un moment donné qu’entre certaines limites. La restriction est nécessaire. Tous les hommes raffinés d’une époque s’entendent sur l’idée de beauté. Aujourd’hui, par exemple, il y a des pierres de touche : Verlaine, Mallarmé, Rodin, Monet, Nietzsche. Avouer qu’on n’est pas ému par les Mains, par Hérodiade, par l’Ève, par les Cathédrales, par Zarathoustra, c’est avouer qu’on est dépourvu du sens esthétique. Mais des œuvres d’un tout autre ton furent admirées jadis par le même groupe humain. De Ronsard à Victor Hugo, le principe de la beauté fut cherché dans l’imitation. On imita les Anciens, les Italiens, les Espagnols, les Anglais. Au dernier siècle, ce fut la quête de l’originalité ; et cela donna même, il y a quelques années, un excès de fausses notes, mais une musique moins plate, en somme, que celle dont on avait si longtemps fatigué les muses. Non pas qu’on ait moins imité, mais on le fit avec l’illusion de créer du nouveau, et l’illusion est presque toujours féconde. La France est d’ailleurs le pays où l’idée de beauté a subi le plus de variations, étant peuplée d’hommes vifs et curieux, toujours aux aguets de ce qui se passe et prêts à faire connaissance avec tout ce qui est étranger et nouveau, quitte à en rire si ce nouveau ne convient pas à leur tempérament.

Notre sens esthétique a donc des caprices. Mais, variable historiquement, il est assez solide à un moment donné. Il y a une caste esthétique aujourd’hui ; il y en eut toujours une, et l’histoire de la littérature française n’est guère autre chose que le catalogue raisonné des œuvres qui furent successivement élues par cette caste. Les succès s’élaborent dans la rue ; la gloire sort des cénacles. Comme il n’y a pas d’exemples du contraire, il faut bien admettre cela comme un fait ; et aussi que les cénacles se dégoûtent des gloires qui leur échappent et se mettent à courir les rues. Un fait est toujours légitime, étant toujours logique, mais on peut lui opposer les répugnances de sa propre sensibilité ou d’un groupe de sensibilités. C’est ce que fait la foule sous la conduite de quelques esprits moyens, instruits, bons avocats, puisqu’ils haïssent la maison qu’ils combattent et qui ne les connaît pas. Aux réputations souvent fort obscures du groupe esthétique on voit donc sans cesse opposées les célébrités du succès. Il est facile de duper le peuple en lui montrant ici la pauvre lampe solitaire, et là l’éclat des globes crus et le rutilement des tulipes ; mais le peuple n’a guère besoin d’encouragements ; il marche naturellement vers ce qui l’éblouit. Cela aussi est un fait, et cela aussi est légitime. Le public, mené par des bergers sournois, a tort de mépriser la lueur confuse des étoiles ; mais la caste esthétique a tort de rire des plaisirs du peuple. Elle a tort aussi d’accaparer certains mots et de refuser le nom d’œuvre d’art à des compositions qui ont exactement comme celles qu’elle admire, pour but de susciter des émotions. C’est une question de qualité, non d’essence. Elle souffre moins de voir applaudie une pauvreté que dédaignée une œuvre véritable. Son jugement, si adroit à dépister le faux art, faiblit soudain, et elle se fâche qu’un sectateur du goût populaire ne s’incline pas devant ses admirations. C’est toujours une erreur d’en appeler à la justice ; mais c’est de la démence d’en appeler à la justice d’un groupe social. Il faut laisser cela et s’enfermer dans une opinion comme dans une tour. On pourrait égorger cent fanatiques de Quo vadis plutôt que de les convaincre, et avec moins de fatigue. La justice littéraire est une absurdité. Elle suppose la parité des émotions en des hommes d’une catégorie physiologique différente. Une œuvre est belle pour ceux à qui elle donne des émotions. La sensibilité est incorruptible, aussi bien celle du populaire que celle des cénacles ; elle est incorruptible comme le goût et comme l’odorat. Jadis on avait imaginé un goût en soi, un goût absolu qu’on adorait dans un temple. Rien de plus ridicule ; et rien de plus tyrannique. Laissons les hommes chercher librement leurs plaisirs. Les uns veulent qu’on leur torde les entrailles ; d’autres, qu’on leur débouche la rate ; d’autres, qu’on leur perce le cœur. Il faut des instruments divers pour chacune de ces opérations ; l’art est une chirurgie dont la trousse est riche et une pharmacopée aux fioles de toutes formes et de toutes odeurs.