Il est beaucoup question en certains milieux politiques de l’instruction intégrale. Cela signifie sans doute que tout doit être enseigné à tous, et aussi, qu’une notion universelle et vague serait un grand bienfait, un grand réconfort pour n’importe quelle intelligence ; mais l’on confond dans ce raisonnement la matière et la forme. L’intelligence, qui a une forme générale et commune, en a une particulière en chaque homme. Comme il y a plusieurs mémoires, il y a plusieurs intelligences ; et chacune de ces intelligences, modifiée par les physiologies propres, détermine les individus intellectuels. Loin que tout puisse être avec fruit enseigné à tous, il semble bien qu’une intelligence donnée ne peut recevoir, sans danger pour sa contexture même, que les genres de notions qui y pénètrent sans effort. Si l’on s’était habitué à donner aux mots les seules significations relatives qu’ils comportent, instruction intégrale voudrait dire toute la sorte d’instruction qui est compatible avec la morphologie inconnue d’un cerveau ; dans la plupart des cas, la quantité de cette instruction se réduirait à rien, car la plupart des intelligences sont incultivables.

Du moins par les procédés actuels qu’un seul terme résume : l’abstraction. On a fini par admettre dans les milieux enseignants que la vie ne peut être connue que sous la forme du discours. Qu’il s’agisse de poésie ou de géographie, la méthode est la même : une dissertation qui résume le sujet et qui a la prétention de le représenter. Finalement l’instruction est devenue un catalogue méthodique de mots, et la classification remplace la connaissance.

Un homme, le plus intelligent et le plus actif, ne peut acquérir qu’un fort petit nombre de notions directes et précises ; ce sont cependant les seules qui soient vraiment profondes. L’enseignement ne donne que l’instruction ; la vie donne la connaissance. L’instruction a du moins cet avantage d’être de la connaissance généralisée, sublimée, et pouvant contenir, sous un petit volume, une grande quantité de notions ; mais, dans la plupart des esprits, cette nourriture trop condensée reste neutre et ne fermente pas. Ce que l’on appelle la culture générale n’est le plus souvent qu’un ensemble d’acquisitions mnémoniques, purement abstraites et dont l’intelligence est incapable de faire la projection sur le plan de la réalité. Sans une imagination très vivante et active dans tous les sens, les notions confiées à la mémoire se dessèchent dans un sol inerte ; l’eau qui les amollit et le soleil qui les mûrit sont nécessaires à la germination des graines.

Il vaut mieux ignorer que de savoir mal, ou peu, ce qui est la même chose. Mais sait-on ce que c’est que l’ignorance ? Il faut avoir appris tant de choses pour la goûter et la comprendre ! Ceux qui en pourraient jouir par état ont trop d’illusion sur eux-mêmes pour s’y récréer franchement ; et ceux qui le voudraient sont trop loin de l’innocence première. Il y a eu des moments dans la civilisation où des hommes savaient tout ; ce n’était pas beaucoup. Était-ce beaucoup moins que toute la science d’aujourd’hui ? Cette relativité peut nous faire réfléchir sur la valeur de l’instruction ; elle nous servira aussi à la qualifier. L’instruction n’est jamais que relative ; elle doit donc être pratique.

M. Barrès, dans son dernier roman[45], fait proférer par un député du type Burdeau cette maxime politique : « La vertu est, comme le patriotisme, un élément dangereux à exciter dans les masses. » A ces deux abstractions, il faudrait peut-être joindre toutes les autres afin de prononcer un ostracisme général contre toutes les idées qui n’ont pas été d’abord définies. Et cela ne voudrait pas dire qu’il faut proscrire les vertus ou les sentiments patriotiques ; mais seulement ceci : que rien n’est plus mauvais pour la santé d’une intelligence moyenne que le jeu des mots abstraits, que cette fausse science verbale qui se trouve sans application dès qu’on va participer à la vie réelle. Il ne s’agit pas d’être vertueux ; comment réaliser un mot qui est la synthèse de plusieurs idéaux contradictoires ? Il s’agit d’accommoder sa nature aux conditions vitales du milieu et aux traditions morales. Il ne s’agit pas d’être patriote ; il s’agit de défendre contre les animaux étrangers la pureté de la fontaine où l’on boit. Il ne s’agit pas de savoir quel est le principe abstrait où pourrait bien prendre sa source le large fleuve des idées générales ; il s’agit de faire de sa vie un acte de confiance, à la fois et un acte de prudence. Il s’agit surtout de garder assez de naïveté pour respirer avec joie l’air social tel qu’il est et assez de souplesse pour obéir sans lâcheté aux lois élémentaires de la vie.

[45] L’Appel au soldat.

La vie est une suite de sensations reliées par des états de conscience. Quand on n’a pas un organisme tel que la notion abstraite redescende vers les sens dès qu’elle a été comprise ; si le mot Beauté ne vous donne pas une sensation visuelle ; si vous ne sentez pas à manier les idées un plaisir physique, à peu près comme à caresser une épaule ou une étoffe, laissez les idées. Quand le meunier n’a pas de blé à moudre, il ferme ses vannes et dort, ou va se promener ; mais il ne songe pas à moudre à vide et à user ses meules pour recueillir du vent. L’instruction n’est souvent autre chose que ce vent soufflé par la rotation des tamis et perceptible en paroles.

L’enseignement, du haut en bas, des universités officielles aux populaires, de l’école de village à l’École Normale, n’est guère autre chose qu’une fabrique de phrases. De toutes, la plus sérieuse est l’école primaire, où on apprend à lire et à écrire, acquisitions non d’une science, mais d’un sens nouveau. Si l’on retranchait du programme des autres tout l’inutile, tout l’inapplicable à la vie et à telle profession ou métier, il en resterait la matière à peine de dix-huit mois d’écolage.

La plus grande partie du peuple échappe encore aux tortures d’écouter les messieurs qui récitent des livres. Les enfants pauvres, libérés de la prison scolaire, apprennent un métier, ce qui est un agrandissement de soi, et commencent de vivre à l’âge où leurs frères riches s’exercent au maniement de mots qui ne correspondent à rien de réel, outils qui sculptent l’éternel vide[46]. On va remédier à cela, et voici une soirée d’université populaire : « Le Développement de l’idée de justice dans l’Antiquité. » En supposant, ce qui est improbable, que le professeur n’ait émis à ce sujet que des appréciations acceptables par une intelligence saine, de quelle utilité put bien être une telle dissertation pour un auditoire populaire, et qu’en retirera-t-il d’applicable à son humble vie ? Moins assurément que des vieux sermons qui ne craignaient pas de bafouer ses vices, d’épouvanter sa lâcheté devant les plaisirs bas. Mais le clergé de la religion laïque est grave et dédaigne les faits. Des âmes parlent à des âmes ; l’idéal descend sur le peuple. Les premiers chrétiens du moins se réunissaient à la fois pour prier et pour manger fraternellement ; après le repas, d’aucuns se levaient pour prophétiser. Les prophètes modernes ne vivent que d’abstraction, et cette nourriture économique et ridicule, ils la partagent volontiers avec leurs frères.

[46] On disait dans une conversation : « Le paysan est sérieux ; c’est un savant, un physicien. » Tout l’effort politique moderne tend à faire de ce physicien un métaphysicien. Le travail est en bon train pour l’ouvrier, qui commence à mépriser le travail et à estimer les phrases. Sa surprise est immense que le mot n’ait aucune action sur la réalité.