L’homme qui a lentement acquis une science, outre les avantages sociaux qu’il en peut retirer, a conféré par cela même aux organes de son attention une force et une agilité particulières. Il ne possède pas seulement la science qu’il convoitait, mais tout un ensemble d’engins de chasse en bon état et tout prêt à de nouvelles captures. Lorsqu’on a appris avec soin et patience une langue étrangère, on peut ensuite s’approprier par un travail beaucoup moindre les langues de la même famille. Mais si l’on a eu recours à quelque méthode expéditive, l’acquisition n’a plus que sa valeur propre et elle peut même se détériorer assez rapidement. L’eau qui a bouilli très vite refroidit de même : c’est ce que ne savait pas l’industriel qui avait établi des bouilloirs publics ; le temps de traverser la rue et c’était comme si on revenait de la fraîche fontaine. C’est pour ce même motif que l’enseignement rapide des conférences est si particulièrement inutile. On y apprend à croire et non pas à raisonner, ce qui serait encore une manière d’agir et de vivre.
Le bagage qui constitue l’instruction est presque uniquement fait de croyances. On enseigne les lettres et les sciences comme un catéchisme. La vie est l’école du doute prudent ; l’école est une église prétentieuse. Tout professeur est muni d’un arsenal d’aphorismes ; l’adolescent qui ne se laisse pas frapper au cœur est méprisé. Le renversement des valeurs logiques est porté à ce point que tels actes intellectuels, la résistance à la foi scientifique, la réserve cartésienne, sont considérés comme des marques d’inintelligence.
M. Jules de Gaultier a imaginé un nouveau manichéisme dont l’emploi prudent sera fort utile pour déblayer certaines questions[47]. A l’instinct vital il oppose l’instinct de connaissance ; mais l’un n’est pas le bon principe plutôt que l’autre, le mauvais principe. Ils ont tous les deux leur rôle dans le travail de la civilisation ; car si l’un développe chez l’homme le besoin de connaître aux dépens des forces qui conservent la force vitale, il permet en même temps à l’intelligence de mieux jouir et de soi-même et de la vie sensitive. Le génie spontané et inconscient des races en croissance ne refuse d’obéir ni à l’un ni à l’autre de ces grands instincts ; la vie use non son énergie, qui est immuable, mais les modes énergétiques qu’elle a revêtus ; on se lasse de sentir avant de s’être lassé de connaître. C’est ce qu’a exprimé naïvement Leibnitz et ce que répètent avec lui tous les esprits dont l’intelligence est le vautour : « Il n’est pas nécessaire de vivre, mais il est nécessaire de penser. » Quand cet aphorisme descend dans le peuple, c’est que l’instinct vital en décadence commence à renoncer à la lutte ; c’est l’ère glorieuse de la floraison, mais la plante va mourir après que le vol des insectes l’aura fécondée et que le vent aura porté ses graines vers un sol vierge.
[47] Dans un livre de Kant à Nietzsche.
Une masse ignorante forme chez un peuple une magnifique réserve de vie. Notre civilisation a méconnu cela : c’est un champ immense de petites fleurettes qui épuise pour un éclat inutile la sève de la terre.
De telles idées, même atténuées en images, peuvent sembler barbares à ceux qui croient aux « bienfaits de l’instruction » ; mais il commence à être plus facile de trouver des adjectifs que des raisons pour régénérer ce thème ancien et qui va s’épuiser. A entendre tant de journalistes et de députés parler de l’instruction comme d’un souverain élixir, on sent bien qu’ils y ont goûté, et à la vraie, à la bonne, à celle que synthétisent les manuels et les encyclopédies, mais non aux détestables jarres où dort l’esprit mauvais de l’analyse. Le vrai savoir, le « gay sçavoir » est singulièrement vénéneux ; il est vénéneux autant que bienfaisant ; il contient autant de doutes que de paillettes d’or l’eau-de-vie de Dantzig. On ne sait jamais où l’ivresse de cette liqueur violente peut mener une intelligence qui n’est pas très forte ou très sceptique.
Mise en regard de la science, l’instruction est si peu de chose qu’elle mérite à peine un nom. Qu’est-ce que valent d’élémentaires notions de chimie lorsque l’on songe au chimiste qui manie, compose et décompose les corps, qui compte les molécules et pèse les atomes ? Et qu’importe que cent mille bacheliers sachent quels sont les éléments de l’air ? Mais déjà ils ne le savent plus. Si on leur avait appris à respirer, ils auraient peut-être évité deux ou trois maladies dont ils transmettent joyeusement à leurs enfants les prédispositions ou les germes. Il est nécessaire (malgré une ironie célèbre) qu’il y ait une chimie et des industries chimiques, mais non que l’on enseigne au premier venu les obscurs principes d’une science vaine. Ceci n’est qu’un exemple, mais qui s’étendrait à presque tous les éléments de la culture générale. Un cerveau moyen d’aujourd’hui ressemble à ces jardins d’essai où verdissent des spécimens de toutes les flores ; encore ce jardin a-t-il son utilité particulière ; les cerveaux riches d’un peu de tout ne sont bons à rien : le terrain a été transformé non pas même en un parterre, mais en un herbier, et les plantes sèches y sont si médiocres et si défectueuses qu’on ne peut les faire servir à aucun usage décent. Il faudrait au moins que la plus grande partie des plates-bandes eût été réservée à une culture profonde et passionnée ; dans ce cas, les coins morts du jardin reprennent quelque intérêt : ils servent de fumier et de terreau pour réchauffer le cœur du jardin vivant.
On ne prétend donc pas dire que la culture générale soit inutile ; elle est indispensable à titre d’auxiliaire et de réserve, mais à ce titre seul, et si cette culture générale et superficielle coïncide avec une ou plusieurs sections de culture intensive. Seule, elle n’a aucune valeur. Si de la moyenne on descend vers les jardinets populaires, on ne voit plus, à la place de la mauvaise herbe, mais luxuriante, que de chétives germinations déjà gelées par la vie. On a sarclé toute la flore naturelle, et ce qu’on a semé à la place dans un terrain mal préparé et mal nettoyé n’a pu pousser, faute d’eau et de soleil. Tout l’intérêt de ces petits potagers ridicules est dans un arbre souvent grand et beau, quelque marronnier ou quelque tilleul : c’est le métier où l’homme s’est perfectionné avec courage. Un de ces arbres vaut à lui seul toutes les cultures générales qui l’ont relégué dans un coin pierreux ; il les domine par son utilité et par sa beauté.
La raison de l’homme, dans la vie, est d’être une fonction ; il faut que ses journées soient créatrices d’un résultat. C’est pourquoi l’on regrettera éternellement que les métiers se soient abolis dans l’émiettement par la division du travail poussée à l’extrême. La civilisation industrielle a retiré à un très grand nombre d’hommes le plaisir qu’ils trouvaient au travail. Un salaire élevé peut faire que l’on soit content d’avoir travaillé, mais cela ne donne pas le contentement actuel, la joie d’user l’heure présente à la réalisation d’un objet. L’industrie a opéré contre l’artisan en faveur de l’oisif, et aussi en faveur du capital contre le travail. Telle découverte mécanique a été plus nuisible à l’humanité qu’une guerre séculaire. On a tellement diminué la valeur hédémonique de l’activité musculaire que les seuls moments où les manœuvres sentent leur vie sont ceux où l’homme normal s’affaisse, le repos ; et nécessairement, ces heures de sensation négative, on a tenté de les gonfler jusqu’à en faire le plaisir tout entier de vivre : l’alcool a été ce moyen.
Pour tarir cette source d’excitation, des esprits de bonne volonté, mais d’intelligence malsaine, c’est-à-dire sans contact avec la réalité, ont songé à opposer au plaisir de boire le plaisir d’apprendre. Si l’œuvre était possible, on aurait remplacé l’ivresse physiologique par l’ivresse cérébrale : et cela ne serait pas un très bon résultat. Qu’à une journée de travail musculaire succède une soirée de travail intellectuel, et la fatigue totale est doublée sans profit réel pour l’homme soumis à ce régime. Songez au malheureux qui, après avoir poussé pendant dix heures un morceau de bois sous les dents cruelles d’une scie circulaire, s’en vient, ayant soupé vaguement, écouter un monsieur qui l’entretient de la sainteté de la justice ! Mais la justice demanderait que le prédicant alternât, avec l’artisan, le poussage des billes de bois et la confortable étude des principes fructueux du charlatanisme social. Pauvres gens qui, ayant toujours instinctivement besoin de prêtres, se croient vainqueurs, ayant nié un dogme, d’applaudir à la morale de ce dogme, mais déformée par l’hypocrisie et par la haine ! C’est avec l’instruction, invention très vieille, que le clergé a dominé le peuple et le monde ; et c’est avec l’instruction encore que les sermonnaires laïques prétendent bien rogner les dernières griffes de l’instinct vital.