Car tous ces enseigneurs enseignent éperdument à ne pas vivre. Ils transportent dans la partie saine du peuple, et cela avec une certaine bonne foi, leurs habitudes maladives de ne recevoir les sensations que par reflet, de regarder dans une glace la vie qu’ils n’osent affronter. Le vrai but de cette instruction est l’imposition d’une morale, mais singulière et dont presque tous les préceptes sont négatifs. Par l’affaissement de la volonté de vivre, au profit d’une cérébralité instable, ils façonnent ces générations énervées, obéissantes et sages qui sont le rêve des tyrans médiocres. Au moment où une race aurait besoin, rien que pour durer, de toutes les forces dont son instinct est peut-être encore dépositaire, ils lui versent, mais avariée et empoisonnée, cette même liqueur avec laquelle les apôtres romains domptèrent la surénergie des barbares. Nous aurions le sort de ces vaincus si un protestantisme, rationaliste ou religieux, se substituait souverainement à notre catholicisme traditionnel et païen.

Mais comment n’être pas tenté de donner des préceptes de conduite en même temps que des préceptes de grammaire ? Il suffirait que ces préceptes ne fussent pas dépressifs et que les adolescents y trouvassent au contraire une excitation à l’activité, à toutes les activités. L’instruction, en soi, n’est rien ; on ne peut la juger qu’en examinant ses entours à la lueur de cette torche. Un flambeau a l’utilité, non de sa lumière, mais des objets sur lesquels porte sa lumière. On verra aussi un four chauffé avec méthode de bourrées ou de falourdes ; mais cette chaleur n’est qu’un embrasement stérile si on ne lui donne à travailler et à mûrir, quand elle s’amortit, la pâte du pain éternel.

L’instruction est un moyen et non un but. Il est douloureusement absurde d’apprendre pour apprendre, de brûler pour brûler. Le chant même des oiseaux n’est pas vain ; aux périodes de calme sexuel, il est la répétition des grands concerts d’amour. Considérée comme l’instrument précis d’une œuvre future, l’instruction peut avoir une importance très grande et même absolue ; elle peut être la condition nécessaire de certains gestes intellectuels. Elle sera le bâton de voyage de l’intelligence ; mais offerte à un cerveau médiocre, dirigée vers le seul accroissement de la mémoire, elle est inefficace à régénérer des cellules malades. Elle leur sera plutôt un écrasement ; elle les rendra stupides ; elle détournera des facilités de la vie les activités qui n’étaient faites que pour la pratique quotidienne. L’instruction pondère les génies oscillants, elle leur fournit des sujets de comparaison et des motifs de réflexions ; aux génies déjà équilibrés, elle fournit un peu de ce trouble d’où naît l’ironie. Elle est tantôt un appoint à la certitude, tantôt la cause d’un déclanchement vers le doute. Mais elle n’exerce d’influence que sur des intelligences en mouvement ou en puissance de mouvement ; elle ne détermine pas, elle incline. Surtout elle ne crée pas l’intelligence. Nous avons constamment sous les yeux des exemples d’hommes instruits de tout ce que l’on enseigne et qui sont restés des médiocres et qui, écrivant depuis vingt ans, n’ont même pu apprendre à écrire. Et en voici d’autres qui ne savent qu’un métier et qui n’ont lu que dans la vie : leur lucidité humilie parfois même le génie.

1900.

LES FEMMES ET LE LANGAGE

La part des femmes est si grande dans l’œuvre de la civilisation qu’il serait à peine exagéré de dire que l’édifice est bâti sur les épaules de ces frêles cariatides. Les femmes savent des choses qui n’ont jamais été écrites, ni enseignées, et sans lesquelles presque tout le matériel de notre vie quotidienne serait inutilisable. Des Cosaques, en 1814, ayant découvert une provision de bas, les enfilèrent immédiatement par-dessus leurs bottes ; exemple général de nos gestes les plus communs, si les femmes n’avaient pas été, dans les siècles des siècles, les patientes éducatrices de l’enfance. Ce rôle est si naturel qu’il en paraît humble ; nous ne sommes frappés que par l’extraordinaire. Le puissant outillage d’un tissage nous subjugue ; qui a jamais regardé avec émotion le simple jeu de deux aiguilles à tricoter ? Cependant, comparé à ces petits morceaux de bois, le plus formidable métier mécanique n’est plus rien ; il représente une civilisation particulière : les aiguilles de bois ou de fer représentent la civilisation absolue. Il faut en tout distinguer l’essentiel et ce qui est de surcroît. Dans la civilisation, la part des femmes représente l’essentiel.

Cela est plus facile à sentir qu’à prouver, car il s’agit précisément des actes qui passent inaperçus le long de la vie, de toutes sortes de choses dont on ne parle pas, parce qu’on ne les voit pas ou parce qu’on n’en comprend pas l’importance. Ainsi la physiologie a été longtemps ignorée, tandis que la curiosité se portait aux monstres ; le phénomène continu disparaît pour nos sens. Ce fut un citadin ou un prisonnier ou un aveugle soudain guéri, qui s’avisa le premier de la beauté de la nature. Il y a une physiologie extérieure qui disparaît dans l’habitude ; analysée, elle révèle les actes volontaires les plus importants de la vie. Volontaires, c’est-à-dire contingents relativement aux mouvements primordiaux de la vie d’une espèce ; volontaires, en ce qu’ils ont de particulier pour signaler une race ; volontaires, si l’on regarde la volonté comme la conscience d’un effort inconscient.

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Sens, ou faculté, la parole ne peut logiquement être séparée de l’ouïe, mais l’éducation de l’ouïe est beaucoup moins sensible que celle de l’appareil vocal ; on peut donc les considérer séparément, ou du moins sans observer un ordre précis en des acquisitions qui sont enchevêtrées comme tous les jeux de la vie. Remuer, entendre, voir, parler, tout cela se tient ; l’imitation se jette à la fois sur toutes les fonctions, quoiqu’on puisse établir un ordre de naissance appréciable pour chacune d’elles. Cet ordre importe peu en une étude où il s’agit non de l’intelligence qui reçoit, mais de l’intelligence qui donne, de l’extérieur et non de la vie psychologique interne.

La parole est féminine. Les poètes et les orateurs sont des féminins. Parler, c’est faire œuvre de femme. La femme, parce qu’elle parle comme chante un oiseau, est seule capable d’enseigner le langage. Quand l’enfant tente d’imiter les sons qu’il a entendus, la femme est là qui le regarde, lui sourit et l’encourage ; il s’établit un contrat muet de travail entre ces deux êtres, et que de patience chez celui qui sait pour guider celui qui essaie ! Les premiers mots que prononce un enfant ne correspondent en son esprit à aucun objet, à aucune sensation ; l’enfant, à ce moment de sa vie, est un perroquet, et rien de plus. Il imite ; il parle parce qu’il entend parler. Si on se taisait autour de lui, la parole resterait figée dans son cerveau. De là l’importance du babillage de la femme, importance bien supérieure à celle des plus beaux poèmes et des philosophies les plus profondes. La fonction qui fait de l’homme un homme est l’œuvre particulière de la femme ; un enfant élevé par une femme très femme et très bavarde est plutôt formé à la parole et par conséquent à la conscience psychologique ; aux soins d’un homme taciturne, le même enfant se développerait très lentement, et si lentement peut-être qu’il n’atteindrait jamais la limite de son intelligence pratique.