S’il était possible d’assigner au langage une origine, on dirait qu’il fut la création de la femme. Mais le secret de toutes les origines nous échappera éternellement. Les oiseaux chantent, le chien aboie, l’homme parle. On ne se figure pas mieux un homme muet qu’un chien muet, qu’un pinson muet. Et si ces espèces jadis ont vécu sans voix, on ne comprend pas bien pourquoi elles auraient acquis un organe dont se passent fort bien d’autres animaux et même les oiseaux des terres australes. Si le langage s’apprenait ou se gagnait, si, pour en retrouver les premiers rudiments, les célèbres racines, il suffisait d’atteindre la mère commune du latin et du sanscrit, du grec et du saxon, on ne voit pas bien pourquoi le chien ne converse pas avec son maître autrement que par la queue, les yeux, les jappements. Mais le chien ne parlera jamais, parce que le génie d’une espèce animale est déterminé aussi rigoureusement que la forme des espèces cristalliques.

Que la plus ancienne langue fût composée de cinq ou six cents monosyllabes correspondant à autant d’idées générales, c’est une opinion maintenant sans valeur, mais qui eut de la force ; elle supporta plusieurs constructions dont l’extravagance ne fut pas d’abord évidente. Cependant on n’avait jamais observé en aucune langue réelle quelque chose comme un réservoir même inconscient de racines. Les mots naissent les uns des autres par dérivation, venant au monde tantôt plus longs, tantôt plus courts que le mot premier. Cette dérivation est toujours dominée par un sens concret, réel et vivant ; aucun homme, s’il n’a fait des études spéciales qui lui aient gâté l’esprit, n’a le sens des racines. Les ba, be, bi, bo, bu, des alphabets, voilà autant de racines, d’après la théorie ; mais, à chacun de ces sons, une série de significations parentes n’est pas dévolue ; ils peuvent, et dans la même langue, les assurer toutes, au hasard, ou selon une logique dont les lois sont indéterminables[48].

[48] Un seul exemple pour montrer ce que l’idée de racine a d’illusoire. La trémie, dans un moulin, est un organe trembleur. Or, le mot trembler c’est le latin tremulare. Il est tentant de rapprocher trémie de tremere. Mais non ; trémie veut dire : trois muids (trimodia, tremuie, tremie).

Ce qu’il y a de primitif dans le discours, ce n’est pas le mot, mais la phrase. La phrase parlée de l’homme est instinctive, comme la phrase chantée de l’oiseau, comme la phrase jappée du chien. Le mot est un produit analytique.

Pour donner la priorité au mot sur la phrase, on était parti de cette idée que le mot est créé après que la chose a été perçue, l’homme agissant comme un nomenclateur, comme un professeur de botanique qui donne des noms à des brins de mousse. La réalité est différente. L’enfant balbutie des mots avant de connaître les objets dont ces mots sont le signe. Il est possible que l’homme ait parlé — jacassé — très longtemps avant que s’établît dans son esprit une relation fixe entre les choses et les sons familiers sortis de sa bouche.

Des milliers de langues ont pu être ainsi successivement jacassées sur des milliers de territoires, langues imprécises, avant tout musicales, suite de phrases où certains sons seulement correspondaient à des réalités. Mais ces sons, malgré leur importance, malgré leur valeur d’utilité et de représentation, on peut les supposer d’abord presque aussi fugitifs que le reste du discours. Une langue non écrite ne survit jamais à la génération qui l’a créée ; chez les sauvages, chaque génération refait sa langue, si bien que le grand-père est un étranger parmi ses petits-enfants.

Si l’on admet ce jacassement primitif, on admettra volontiers que la femme a dû y prendre une grande part, en même temps qu’elle excitait par ses rires et par son attention la verve des mâles. La femme est peu capable d’innovation verbale ; nulle jamais, parmi celles qui furent tout de même de bons écrivains, ne se créa une langue dans le sens où l’on dit cela de Ronsard, de Montaigne, de Chateaubriand, ou de Victor Hugo ; mais elle redit bien, et souvent mieux qu’un homme, ce qui fut dit avant elle. Née pour conserver, elle s’acquitte de son rôle en perfection. Elle rallume éternellement et sans se lasser, à la torche qui va mourir, une torche nouvelle et toute pareille. C’est entre les mains des femmes que brillent les lampada vitaï, danseuses du ballet de la vie ou vestales mélancoliques au fond des caves. Ce que la femme fut historiquement, elle le sera toujours, et elle le fut toujours, dès avant l’histoire.

Des mots se fixent dans le jacassement primitif ; c’est l’œuvre de la femme. Née à l’attention par la monotonie de son labeur de ménagère[49], elle se révolte contre le renouvellement inutile des termes. Sa vie s’est compliquée en ce territoire où la chasse est abondante, où la nature est féconde ; les besoins des hommes croissent avec leur richesse, et en même temps les travaux de la femme. Travaillant davantage, elle a moins de temps pour écouter les discours et les chansons ; des nouveautés trop rapprochées la déroutent ; elle corrige le langage des hommes qui, à leur tour, se déconcertent. Ainsi naissent les mots usuels ; ainsi se multiplie dans le chant parlé de l’homme le nombre des sons fixes correspondant à des réalités.

[49] L’idée de faire entrer ainsi l’attention dans le monde par la femme est de M. Ribot. Psychologie de l’attention.

Il arriva aussi, et cela sans doute, dès les temps les plus anciens, que la femme, dont la mémoire est excellente, eût retenu des parties de discours plus musicales, mieux rythmées, quelque couplet semblable à ces mélopées que les nègres répètent insatiablement. L’homme créait ; la femme apprenait par cœur. Si un pays civilisé parvenait un jour à cet état d’esprit où toute nouveauté est aussitôt accueillie et intronisée à la place des idées et des rouages traditionnels, si le passé cédait constamment devant l’avenir, après quelque temps de curieuse frénésie, on verrait les hommes tomber dans cette hébétude du touriste qui ne regarde jamais deux fois les mêmes figures ; pour se ressaisir, ils devraient se retirer dans une vie tout animale, et la civilisation périrait. Une pareille fin semble avoir atteint d’anciens peuples, si pressés de renouveler leurs plaisirs que leur passage n’a laissé que des traces hypothétiques. C’est l’excès d’activité, bien plus que la torpeur, qui a conduit au dépérissement beaucoup de civilisations asiatiques. Partout où la femme n’a pu intervenir et opposer l’influence de sa passivité à l’arrogance des jeunes mâles, la race s’est épuisée en essais fugitifs. On peut donc être sûr que là où s’est organisée une civilisation durable, la femme en fut la pierre angulaire.