Se levant, comme récitatrice, devant le créateur, la femme fonde un répertoire, une bibliothèque, des archives. Le premier cahier de chansons, ce fut la mémoire d’une femme ; et ainsi du premier recueil de contes, de la première liasse de documents.
Cependant l’invention de l’écriture vint, comme successivement tous les progrès, diminuer l’importance archiviste de la femme. Tout ce qui parut digne de mémoire étant fixé par des signes sur des matières durables, la femme se donna le souci et le plaisir de faire vivre ce que les hommes condamnaient à l’oubli. Elle s’est acquittée de sa tâche avec une fidélité que la matière a presque toujours trahie ; et c’est ainsi que des contes qui ne furent jamais écrits, et qui remontent assurément aux temps les plus lointains, sont venus jusqu’à nous. Les femmes qui s’en étaient amusées, petites, en amusèrent leurs enfants. Malgré les efforts de la pédagogie rationnelle qui voudrait bien substituer au Petit Poucet l’histoire de la Révolution ou celle de la fondation de l’Empire allemand, c’est avec le conte bleu ou rouge, d’amour ou de sang, que les mères continuent d’endormir les enfants sages. Or il s’est trouvé que cette littérature orale, dont les thèmes dépassent en nombre ceux de la littérature écrite, était de la plus grande beauté et par conséquent d’une importance suprême. On doit la sauveté presque intégrale de ce trésor au génie conservateur de la femme.
Elle garda aussi les chansons, les musiques (et les danses qui s’y joignent) dont l’homme se détache à l’âge même où il quitte la jeunesse. Pour lui, ce sont des futilités et il n’y songe plus ; pour la femme, ce sont les moyens de plaire et elle y songe toujours, et, sans espérance, elle s’y rejette pour revivre les félicités passées. Les vieilles femmes maintiennent ainsi la jeunesse de leur cœur.
Il ne semble pas que les femmes aient eu une grande part dans l’invention des contes et des chansons ; elles ont conservé, ce qui est une manière de créer ; mais on trouve cependant la marque de leur esprit en certaines variantes. Leur tendance fut d’adoucir le dénouement d’un conte, de calmer l’effervescence d’une chanson trop folle. Cette intervention sauva la vie à beaucoup de ces petites choses, en les mettant à la portée des enfants, dont la mémoire est un coffret très sûr.
Avec la littérature, les femmes sauvaient tout un ensemble de notions qu’il est difficile de déterminer. Il ne s’agit pas du long chapelet des superstitions, mais de ce que les superstitions, les croyances, les traditions contiennent de science pratique. Pour évaluer l’importance de ce chapitre de la connaissance humaine, il faut se recueillir en une sorte d’examen de conscience ; alors ayant longtemps réfléchi, on saura trier les choses qui s’apprennent dans les livres et celles qui ne furent jamais écrites et que pourtant tout le monde sait. Ce qu’il y a de vraiment indispensable pour la conduite dans la vie nous a été appris par les femmes : les menues règles de la politesse, ces gestes qui nous ouvrent la cordialité ou la déférence d’autrui, ces mots qui font bienvenir, ces attitudes qu’il faut varier selon le caractère et les situations ; toute la stratégie sociale. C’est en écoutant les femmes qu’on apprend à parler aux hommes, à s’insinuer dans leur volonté, car seules celles qui savent plaire peuvent enseigner à plaire.
Avant même de parler, un enfant connaît la valeur d’un sourire ; c’est son premier langage, et rien ne prouve qu’il soit absolument instinctif. L’animal n’a d’attitudes que celles qui sont le signe d’un besoin ; il y en a de belles, il y en a de jolies, il n’y en a pas de volontaires. Le sourire du plus petit enfant voile souvent une intention. La femme lui a appris le mystère des échanges et que, pour un geste aimable, on peut acquérir des nourritures et les autres choses nécessaires à la vie. La petite fille, mieux disposée à goûter cet enseignement, connaît la valeur du pli de ses lèvres et du geste qui agite sa main rose, et cela bien avant que la connaissance des signes vocaux ait permis à son cerveau tendre le raisonnement élémentaire. C’est donc chez elle imitation pure ; mais l’acte est favorisé par le souvenir du but déjà atteint aux premiers essais, et il y a là un exemple très curieux et très obscur d’un effet déterminant sa cause dans l’inconscience physiologique.
Les femmes n’ayant guère dans la vie que des relations passionnelles, ces jeux très primitifs restent le fond de leur tactique sociale ; les hommes, à mesure qu’ils vivent, sentent le besoin de compliquer cette science élémentaire, mais elle leur demeure toujours une ressource suprême : attendrir son vainqueur, lui plaire, tel est le dernier argument du vaincu.
Toute la mimique est l’œuvre des femmes. Même silencieuse, une femme parle encore, et souvent avec une sincérité que n’ont pas ses paroles ; même immobile, elle parle encore et souvent avec plus d’éloquence que par des mots ou des gestes. La conformation de son corps fait que sa respiration est un langage ; le rythme de sa poitrine dit l’état de son âme et les degrés de son émotion. Aucun discours ne trouve un homme plus sensible. Mais leurs yeux disposent d’un clavier plus étendu, quoique moins émouvant. Avec les yeux, avec l’arc de la bouche muette diversement infléchi, la femme peut aller jusqu’au bout de sa pensée. L’œil pâlit ou s’avive, lève ou abaisse son regard, et c’est le désir ou le dédain, le dépit ou la promesse, autant de pages qu’un homme comprend dès qu’il a intérêt à les lire. A ces lueurs et à ces mouvements, le jeu des paupières ajoute sa valeur ; ce jeu est affirmatif, négatif, interrogateur. Il profère un oui bref et net et un oui de langueur et d’abandon ; il questionne sur le ton de la colère ou celui de la plainte ; il refuse par un arrêt brusque à moitié de la prunelle qui voile les yeux sans les fermer. Mais que d’autres nuances et que le sourire aussi est riche en paroles ! Toute la femme parle ; elle est le langage même.
Ses enfants seront d’abord des mimes. Comme leur mère, ils sauront parler d’abord avec tout ce qui ne parle pas, acquisition précieuse. Darwin a trouvé chez les animaux l’esquisse de l’expression des émotions. Il y a dans la mimique humaine une importante part d’instinct ; la femme a cultivé ces mouvements primitifs, elle les a chargés de nuances, elle les a multipliés ; aux signes des émotions vraies sont venus se joindre les signes des émotions fausses, et alors seulement il y a eu langage. L’expression animale des émotions n’est pas un langage, car elle ne saurait feindre ; le langage vrai commence avec le mensonge. Il y a un sens du réel dans le mot fameux : le langage a été donné à l’homme pour déguiser sa pensée. Le mensonge qui est la seule preuve extérieure de la conscience psychologique est aussi la seule preuve que des gestes sont un langage et non une mimique inconsciente ; le mensonge est la base même du langage et sa condition absolue. L’analyse des faits linguistiques démontre cela assez bien, puisque tout mot contient une métaphore et que toute métaphore est un déplacement de la réalité, quand elle n’est pas un mensonge voulu et prémédité. Mais à prendre le langage tel qu’il nous apparaît, et en supposant que chaque mot corresponde à un objet, on peut dire que s’il existait un homme qui n’eût jamais menti, cet homme n’aurait jamais parlé. Ce n’est pas parler, en effet, que dire « j’ai peur » ou « j’ai froid », quand on a peur ou qu’on a froid ; c’est exprimer une émotion ou une sensation au moyen de signes verbaux, et analogues au tremblement de l’animal transi ou affamé. Mais si, au contraire, niant son émotion ou sa sensation, l’homme qui a froid dit « j’ai chaud » et l’homme qui a faim « je n’ai pas faim », il parle. Qu’il use des paroles, des gestes, ou des signes de l’écriture, à cela, au mensonge, c’est-à-dire à la conscience, on reconnaît l’homme. Mensonge, que l’on ne s’y trompe pas, prend ici le sens de : expression d’une sensation imaginaire ; il s’agit de psychologie et non de morale, domaines séparés.
Si la femme est le langage, elle doit être le mensonge, et aussi la conscience. Tout cela se tient et ne fait qu’un. Le premier de ces points n’a pas été étudié, mais l’opinion populaire lui est favorable. Outre qu’elles parlent plus volontiers que les hommes, elles usent d’une syntaxe meilleure, d’un vocabulaire moins hasardé, elles prononcent bien : on sent que le langage est leur élément. Le second point, le mensonge, est incontesté ; mais on en fait un crime aux femmes alors qu’il est la conséquence d’un autre don et d’ailleurs une affirmation de leur spiritualité. Les femmes mentent plus que les hommes ; c’est donc qu’elles ont un plus grand sentiment de l’indépendance, une conscience plus vive : et voilà le troisième point atteint, sans qu’il soit besoin, semble-t-il, d’une démonstration minutieuse.