On a parlé du mensonge hystérique : il est probable qu’il y a là un abus, non dans les termes, mais dans l’intention qui les a unis. Si l’on veut dire mensonge inconscient, c’est une absurdité. Le mensonge est au contraire le signe même de la conscience, et il ne peut y avoir mensonge que là où il y a conscience pleine et active. Il ne faut pas confondre une sensation délirante exprimée telle qu’elle a été sentie avec le travestissement volontaire donné à l’exposition d’une sensation vraie ; confondre avec le dernier, le premier terme de la série. L’animal ne ment jamais ; comment le pourrait-il ? Il est forcé d’exprimer, telle qu’il l’éprouve, sa sensation. S’il a envie de mordre, le chien retrousse ses babines, montre ses dents. Le voit-on se contenir, faire l’hypocrite, mentir ; c’est qu’au contact de l’homme, il a peut-être acquis un rudiment de conscience ; c’est que l’éducation qu’il a reçue se trouve à ce moment en conflit avec son instinct. D’ailleurs la ruse, et surtout appliquée à la défense ou à la quête de la vie, est tout autre chose que le mensonge ; c’est une forme aiguë de la prudence. Le vrai mensonge est sans but, sans utilité que d’affirmer un détachement supérieur ; il apparaît tel qu’une négation des liens qui attachent l’homme à la réalité ; par quoi il se rapproche de la poésie et de l’art dont il est un des éléments. L’art est né, comme le mensonge, d’une vive conscience des sensations et des émotions ; il affirme un état de sensibilité extrême, en même temps qu’une tendance à repousser ce réel dont les sens d’un homme furent blessés. L’art, quelle que soit sa forme, implique une connaissance approfondie des signes, et la volonté de les transposer, sans tenir compte de leurs concordances usuelles. L’artiste est celui qui ment supérieurement, au-dessus des autres hommes. S’il ment avec la parole, c’est le poète ; avec le son inarticulé, c’est le musicien ; avec les formes dont il fixe les attitudes, c’est le sculpteur, et son art n’est que le développement extrême du langage des gestes (dont le danseur figure un état très fugitif) ; avec les lignes et les couleurs, c’est le peintre, et que fait-il sinon de rendre aux hiéroglyphes des écritures primitives leur véritable aspect et toute leur ampleur naturelle ? L’art est un langage, et il n’est que cela.

Mais si la femme est le langage, d’où vient qu’elle se soit si médiocrement manifestée dans les jeux suprêmes du langage ? Des critiques, pour la flatter, ont allégué on ne sait quelle hérédité latérale, par quoi on démontre que, filles de mères de moins en moins cultivées, à mesure que l’on remonte le cours des siècles, il n’est pas surprenant que leurs aptitudes soient moindres que celles des mâles. Cela n’est pas sérieux, car s’il est vrai que le génie et le talent sont souvent en rapport direct avec les cultures antérieures, il y a aussi de soudaines aptitudes que le milieu développe. Pourquoi une fille ne trouverait-elle pas cette aptitude dans sa chair, comme son frère ? D’ailleurs voilà des milliers d’années qu’on apprend la musique aux femmes, et c’est peut-être là qu’elles ont encore le moins créé. La cause est plus profonde. La femme est le langage, mais le langage utile ; son rôle n’est pas de créer, mais de conserver. Elle s’en acquitte à merveille. Elle ne crée ni les poèmes, ni les statues ; mais elle crée les créateurs des poèmes et des statues ; elle leur enseigne le langage, qui est la condition de leur science, le mensonge qui est la condition de leur art, la conscience qui leur donne le génie. Quand l’enfant, vers six ou sept ans, sort des mains de la femme, l’homme est fait. Il parle, et c’est tout l’homme.

La grande œuvre intellectuelle de la femme est l’enseignement du langage. Les grammairiens et leurs succédanés, instituteurs et professeurs, s’imaginent être les maîtres du langage et que, sans leur intervention, la langue des hommes périrait dans la confusion et l’incohérence ; on les entretient depuis des siècles dans cette illusion, et pourtant il n’en est pas de plus ridicule. Les femmes sont les ouvriers élémentaires et les poètes, les ouvriers supérieurs du langage, les uns et les autres inconscients de leur rôle ; l’intervention du grammairien est presque toujours mauvaise ; à moins qu’elle ne se borne à constater des faits, à moins qu’elle n’ose ramener vers les mains des femmes et des poètes une influence que la science ne saurait exercer qu’avec injustice. Voici des enfants qui parlent, ils s’en vont à l’école recevoir une leçon de grammaire. Ils parlent et usent de toutes les formes du verbe et de toutes les nuances de la syntaxe avec aisance et justesse. Ils parlent, mais voilà l’école, et le maître triomphe de leur apprendre ce que c’est que l’imparfait du subjonctif. A une fonction, l’écolâtre a substitué une notion ; il a remplacé le geste par la conscience du geste, le mot par sa définition ; il enseigne la grammaire ; il n’enseigne pas le langage.

Le langage est une fonction ; la grammaire est l’analyse de cette fonction. Il est aussi inutile de savoir la grammaire pour parler sa langue naturelle que de savoir la physiologie pour respirer avec ses poumons ou marcher avec ses jambes. Comparé au rôle de la mère ignorante qui cueille comme une fleur le premier mot épanoui sur les lèvres de l’enfant, le rôle du maître est presque nul. Ce mot qui vient de fleurir, c’est la mère elle-même qui l’a semé, car si le langage est une fonction, il faut lui donner les matériaux sur lesquels elle puisse s’exercer. Le bavardage futile d’une femme, si peu différent de celui de la petite fille qui parle à sa poupée, voilà la première leçon de l’enfant et celle qui en importance dépasse toutes les autres ; autant de mots, autant de graines qui vont germer, pousser, fructifier dans le jeune cerveau. Sans cette semence jetée sans cesse à la volée, la fonction linguistique de l’enfant resterait inerte et il ne sortirait de ses lèvres que des sons vagues et peut-être inarticulés. On s’est demandé parfois quelle langue parleraient des enfants élevés ensemble hors de portée de la voix humaine. Ils n’en parleraient peut-être aucune. C’est une question que nul ne peut résoudre. En tous cas, ils ne parleraient qu’une langue rudimentaire, c’est-à-dire trop riche, variable et entièrement inconnue, car il n’y a pas plus de racines innées que d’idées innées. L’enfant ne crée pas sa langue, encore moins il ne secrète pas sa langue ; il l’apprend. Il parle selon qu’on parle autour de son berceau ; il est phonographe et d’abord aussi mécaniquement que l’instrument même. Avant de pouvoir situer les signes vocaux au-dessus des objets, il les possède en grand nombre, mais en confusion, « en vrac ». Ensuite il apprendra à utiliser cette richesse ; comme il connaît d’une part les mots et d’autre part les objets, l’opération qui va les réunir dans sa mémoire lui sera des plus faciles et des plus naturelles. La femme dirige cette répartition avec joie, et elle s’admire en admirant les progrès de l’enfant ; elle croit que la double acquisition du mot et de l’objet se fait intégralement à son ordre, et cela lui donne de l’orgueil. Ainsi, l’ignorance du mécanisme psychologique de l’enfant assure le succès de l’éducatrice.

Ce langage que l’enfant tient tout entier de la femme, c’est en son honneur que, plus tard, il l’exercera volontiers comme poète, conteur, philosophe, théologien ou moraliste, comme créateur de valeurs, selon l’expression très forte de Nietzsche. La plus grande partie de la littérature est l’œuvre indirecte de la femme, faite pour elle, pour lui plaire ou la piquer, pour l’exalter ou la dénigrer, toucher son cœur, idéaliser ou maudire sa beauté et son amour. Il a fallu que les deux sexes fussent aussi profondément dissemblables, aussi étrangers, aussi opposés, pour que l’un se soit fait l’adorateur de l’autre. Avec la parité des goûts, des besoins, des désirs, les différences corporelles n’eussent pas suffi ni le commandement de l’espèce. L’humanité pouvait se perpétuer sans l’amour[50] ; l’amour eût été impossible sans les divergences radicales qui font que l’homme et la femme sont deux mondes l’un à l’autre impénétrables. On ne peut adorer que l’inconnu ; il n’y a plus de religion là où il n’y a plus de mystère. Dans toutes les sociétés, tant qu’elle est jeune et belle, la femme, et même esclave, est la maîtresse de la civilisation ; les poètes, que sa grâce a inspirés, augmentent cette suprématie en faisant d’elle l’objet de leurs chants, et la poésie, qui ne voulait d’abord que dire les joies de la possession ou les affres du désir, achève son évolution, en créant l’amour. Car l’amour, avec tout ce que contient ce mot, de sentiment, de passion, de rêve, de bonheur, de larmes, est bien une création verbale et l’œuvre même de l’imagination des artistes du langage.

[50] A cela eût suffi l’accouplement. La vie commune survivant à la fécondation est extrêmement rare, hormis chez les primates et les oiseaux. Chez les insectes carnivores, la pariade est souvent mortelle pour le mâle que, plus forte, la femelle dévore.

C’est dans les poèmes, les contes, les récits traditionnels, que l’homme vulgaire, enclin à la seule jouissance, a appris à aimer, à augmenter jusqu’à l’infini des joies médiocres et des chagrins futiles. Répétons ici le mot de Nietzsche : le poète a été le créateur des valeurs sentimentales. Mais presque aussitôt créées, elles lui ont échappé. S’emparant de ces valeurs nouvelles, la femme les a transformées en instruments de règne ; elle a cueilli avec simplicité les fruits du langage, son œuvre.

Comment l’amour évolua sous cette domination et tous les bienfaits qui en ont été la conséquence, ce serait un long chapitre de l’histoire de la civilisation.

1901.

Note. — Les déductions philosophiques n’ont de valeur que si elles s’accordent exactement avec la science ; mais alors elles ont une valeur. J’ai donc saisi l’occasion de compléter la note de la page 59 sur le mensonge considéré comme réaction vitale. Voici la position scientifique de la question :