En voici le sommaire.

Schopenhauer résume ainsi les principes de l’idéalisme posé par Kant : « Le plus grand service que Kant ait rendu, c’est sa distinction entre le phénomène et la chose en soi, entre ce qui paraît et ce qui est ; il a montré qu’entre la chose et nous il y a toujours l’intelligence, et que par conséquent elle ne peut jamais être connue de nous telle qu’elle est. » Théoricien de l’idéalisme, Kant n’en est pas le trouveur ; Platon fut rigoureusement idéaliste ; saint Denys l’Aréopagite proféra : « Nous ne connaissons pas Dieu tel qu’il est et Dieu ne nous connaît pas tels que nous sommes » ; enfin les réalistes du Moyen Age professaient, eux aussi, la douloureuse relativité de toute connaissance, que toute notion n’est que d’apparence, que la vraie réalité est insaisissable pour les sens comme pour l’entendement[51].

[51] Le véritable premier théoricien du « phénoménisme » serait encore plutôt Berkeley, mais excès de logique, Berkeley va un peu loin et Kant, lui-même l’a réfuté eu réfutant Descartes (Critique de la Raison pure).

Les conséquences logiques de ces aphorismes sont nettes : on ne connaît que sa propre intelligence, que soi, seule réalité, le monde spécial et unique que le moi détient, véhicule, déforme, exténue, recrée selon sa personnelle activité ; rien ne se meut en dehors du sujet connaissant ; tout ce que je pense est réel : la seule réalité, c’est la pensée.

La relativité de l’extérieur étant bien établie, nul besoin, théoriquement, pour le moi, de se mêler à de problématiques contingences ; il se suffit à lui-même, et il le faut, puisqu’il est isolé de ses semblables autant que deux planètes du système solaire. Convaincu que tout est transitoire, hormis sa pensée, qui est éternelle (en ce sens qu’elle capte la lumière) ; convaincu qu’il est seul et impénétrablement seul, comme une molécule douée seulement d’un pouvoir de cohésion ; convaincu enfin que tout est parfaitement illusoire, puisque, dans sa course à la connaissance, ce collin-maillard, il n’emprisonne jamais que son pérennel et fastidieux moi ; bien assuré qu’il ne peut sortir de l’état égoïste que pour retomber dans l’état per-égoïste, — l’idéaliste se désintéresse de toutes les relativités telles que la morale, la patrie, la sociabilité, les traditions, la famille, la procréation, ces notions reléguées dans le domaine pratique.

Un individu est un monde ; cent individus font cent mondes, et les uns aussi légitimes que les autres : l’idéaliste ne saurait donc admettre qu’un seul type de gouvernement, l’anarchie ; mais s’il pousse un peu plus avant l’analyse de sa théorie il admettra encore, avec la même logique (et avec plus de complaisance) la domination de tous par quelques-uns, ce qui, d’après l’identité des contraires, est spéculativement homologue et pratiquement équivalent.

L’idéalisme pessimiste de Schopenhauer aboutissait au despotisme ; l’idéalisme optimiste de Hégel se résout dans l’anarchie : il suffit d’évoquer la méthode des différenciations pour donner raison à Schopenhauer.

Tous les hommes, par cela seul que leur cerveau fonctionne, se représentent un monde ; mais peu d’hommes se représentent un monde original. Considéré comme une entité, l’ensemble des cerveaux humains est pareil à un four à porcelaine d’où sortent successivement des millions de pièces identiques et banales ; une sur un million apparaît bizarrement craquelée, roussie, fumée, rayée d’étranges dessins imprévus et fous, gondolée, creusée, soufflée, déformée, ratée[52], cette pièce de porcelaine, c’est la représentation du monde conçue par les esprits supérieurs, par les génies. C’est, en somme, pour cette pièce unique que le four chauffe et il importe peu que toutes les autres soient anéanties, si celle-là demeure.

[52] Pièces ratées. — Villiers de l’Isle-Adam, le lendemain de sa mort, fut qualifié de raté par M. Fouquier et quelques autres reporters.

Mêlé à la vie active (qu’il dédaigne, peut-être par inaptitude), l’idéaliste jugerait des hommes comme de ces pièces de porcelaine ; il les mettrait à leurs vraies places : les supérieurs en haut, les inférieurs en bas, — « le peuple étant fait pour obéir aux lois et non pour dicter des lois[53] ».