Les voici ensemble, liés par un seul fil, même les trois derniers dont le ton sera un peu discordant.
A cette heure, la théorie idéaliste n’est plus guère contestée que par quelques canards enclins à se plaire dans les vieux marécages. Les naturalistes les plus entêtés et les plus obtus ont cédé eux-mêmes à l’énergique pression intellectuelle qui, depuis quatre ans, depuis la mort de Villiers de l’Isle-Adam, pesa sur le monde où la pensée s’élabore en œuvres d’art.
La grande guerre est donc finie, mais selon le conseil de Machiavel, — le « maître bien-aimé de Tribulat Bonhomet » — il faut achever les blessés, afin qu’ils ne surgissent pas guéris et aptes à de nouvelles batailles. Si médiocre que soit un vaincu, sa colère est toujours à craindre : c’est pourquoi l’extermination est nécessaire.
J’espère que tant de férocité ne sera pas jugée contradictoire avec les principes de la liberté de l’art, que je préconise avant tout.
R. G.
25 mars 1893.
L’IDÉALISME
Ce mot traîne dans les journaux : des gens aussi vains que M. Filon se permettent de l’écrire, croyant le comprendre ; les néo-chrétiens en font usage avec l’aplomb de l’apprenti sorcier de Gœthe ; M. de Vogué chevauche ce manche à balai, — et de ce balai M. Desjardins balaie la sacristie ; c’est le mot à tout faire. Pour ces simplistes, un peu bornés, l’idéalisme est le contraire du naturalisme, — et voilà ; cela signifie la romance, les étoiles, le progrès, les pauvres bêtes, les phares, l’amour, les montagnes, le peuple, les pauvres gens, tout le sentimentalisme humanitaire, sexuel et social.
Autrement, ces sots s’imaginent qu’idéalisme est synonyme de spiritualisme et qu’un tel vocable relève de la judicature de M. Simon et de M. Déroulède ; qu’il clame une doctrine morale et consolatoire ; que les familles y puisent quelque vigueur à procréer ; les conscrits, de l’enthousiasme ; les misérables, de la résignation.
Mais non, — et il importe de cartonner à cette page le dictionnaire des lieux communs : l’idéalisme est une doctrine immorale et désespérante ; anti-sociale et anti-humaine, — et pour cela l’idéalisme est une doctrine très recommandable, en un temps où il s’agit non de conserver, mais de détruire.