Or, de toutes les théories d’Art qui furent, en ces pénultièmes jours, vagies, une seule apparaît nouvelle, et nouvelle d’une nouveauté invue et inouïe, le Symbolisme, qui, lavé des outrageantes signifiances que lui donnèrent d’infirmes court-voyants, se traduit littéralement par le mot Liberté et, pour les violents, par le mot Anarchie.
La Liberté en Art, nouveauté si stupéfiante qu’elle est encore et demeurera longtemps incomprise. Toutes les révolutions advenues jusqu’ici en ce domaine s’étaient contentées de changer ses chaînes au captif et, généralement, c’était en de plus lourdes que les muait la douloureuse ingéniosité des novateurs. Mais, les chaînes, c’est-à-dire des règles, des grammaires, des formules, cela convient au peuple de l’Art, composé d’une majorité d’enfants et de vieillards, satisfaits — lit ou berceau — qu’un guide sûr les promène en petite voiture. Le haquet de Thespis brouetta ces résignés deux siècles durant ; puis ce fut le cabriolet romantique, puis la tapissière parnassienne, puis le tombereau naturaliste, puis le cab psychologique, puis le vélocipède néo-chrétien, — et ils étaient toujours soigneusement ligotés.
Si l’on veut savoir en quoi le Symbolisme est une théorie de liberté, comment ce mot, qui semble strict et précis, implique, au contraire, une absolue licence d’idées et de formes, j’invoquerai de précédentes définitions de l’Idéalisme, dont le Symbolisme n’est après tout qu’un succédané.
L’Idéalisme signifie libre et personnel développement de l’individu intellectuel dans la série intellectuelle ; le Symbolisme pourra (et même devra) être considéré par nous comme le libre et personnel développement de l’individu esthétique dans la série esthétique, et les symboles qu’il imaginera ou qu’il expliquera seront imaginés ou expliqués selon la conception spéciale du monde morphologiquement possible à chaque cerveau symbolisateur.
D’où un délicieux chaos, un charmant labyrinthe parmi lequel on voit les professeurs désorientés se mendier l’un à l’autre le bout, qu’ils n’auront jamais, du fil d’Ariane.
Ils voudraient comprendre, ils cherchent, quand parlent les harpes, à agripper au passage quelques clairs et nets lieux communs ; ils croient qu’on va leur redire les vieilles généralités qu’ils biberonnèrent à l’École, tout ce qui, définissant la Femme, définit la marcheuse et la gardeuse d’oies. Si le Symbolisme devait, comme d’aucuns l’ont annoncé, revenir à des concepts aussi simples, à des imaginations aussi naïves, il ne serait ni ce qu’il est, ni ce qu’il sera : — il continuerait tout simplement le classicisme, et alors à quoi bon ?
Sans doute, il apparaît, en un certain sens, comme un retour à la simplicité et à la clarté, — mais ces effets, il les demande au complexe et à l’obscur, au Moi où toutes les idées s’enchevêtrent, où toutes les lumières concourent à ne donner que de la nuit. On est toujours compliqué pour soi-même, on est toujours obscur pour soi-même, et les simplifications et les clarifications de la conscience sont œuvre de génie ; l’Art personnel — et c’est le seul Art — est toujours à peu près incompréhensible. Compris, il cesse d’être de l’art pur pour devenir un motif à de nouvelles expressions d’art.
Mais, si personnel que soit l’Art symboliste, il doit, par un coin, toucher au non-personnel, — ne fût-ce que pour justifier son nom ; et il faut toujours être logique. Il doit s’enquérir de la signification permanente des faits passagers, et tâcher de la fixer, — sans froisser les exigences de sa vision propre, — tel qu’un arbre solide émergeant du fouillis des mouvantes broussailles ; il doit chercher l’éternel dans la diversité momentanée des formes, la Vérité qui demeure dans le Faux qui passe, la Logique pérennelle dans l’Illogisme instantané, — et néanmoins, planter un arbre qui soit si spécial, si unique de ramure, d’écorce, de fleurs et de racines, qu’on le reconnaisse entre tous les arbres comme un arbre dont l’essence n’a ni sœurs ni frères.
Je sais bien que[54] par la définition même de l’Idéalisme, le Permanent lui-même ne peut être conçu que comme personnel, c’est-à-dire comme transitoire, et que ce qu’il y a d’Absolu vraiment est incogniscible et hors d’être formulé en symboles ; ce n’est donc qu’au relatif absolu que vise le Symbolisme, à dire ce qu’il peut y avoir d’éternel dans le personnel.
[54] « Quant au sujet absolu, la substance, elle ne peut pas être dans les phénomènes extérieurs, autrement, elle serait conditionnelle et non pas absolue. Pour que cette substance devienne une pensée, il faut qu’elle soit en relation avec le moi ; elle dépendra alors du sujet pensant. Pour que la substance soit absolue, il faut qu’elle soit la substance des phénomènes intérieurs du moi, c’est-à-dire le sujet pensant qui ne dépend que de lui-même. » Kant, Critique de la Raison pure.