Cette manière de comprendre l’Art exclut l’artiste médiocre qui ne détient, cela va sans dire, rien d’éternel dans son personnel et qui ne saurait exprimer une idée un peu humaine (ou divine) que par démarquage ; mais cette sorte d’être a régné assez longtemps grâce aux tuteurs qu’on lui tolérait : que son règne finisse (si c’est possible ?) et soyons intolérants.
Pratiquement il importe que le Symbolisme, art libre, acquière dans l’estime générale une valeur qu’on lui a, jusqu’à ce jour, déniée ; il importe qu’à côté des formes connues on tolère des formes inconnues et que de la serre chaude de la Littérature on n’expulse pas les plantes, nées de graines de hasard, ignorées des catalogueurs et des jardiniers. Pour cela nulle concession ne doit être faite ; c’est aux intellects rudimentaires à se développer et non aux larges intelligences à se rétrécir pour permettre à l’œil distrait de parcourir plus facilement une moindre surface.
Et les tuteurs, les règles, les lois, il faut les couper et les hacher et qu’à la place de ces chênes pourris, piqués de trous de vermine, le lierre qui s’accrochait aux troncs s’accroupisse en une ridicule désolation.
L’ART LIBRE
ET L’ESTHÉTIQUE INDIVIDUELLE
Les modèles ont, de tout temps, devancé les préceptes. Cette pensée de M. de Laharpe simule un lieu commun, mais seulement peut-être par sa forme démodée et l’étroitesse des termes où elle se base. En un langage plus philosophique, plus général et plus solide, on obtiendrait un aphorisme tel que : « L’Art est antérieur à l’Esthétique », ce qui apparaît non plus un lieu commun, mais une vérité éternelle.
Les Vérités éternelles, — il n’y a de vraie plaisante dialectique qu’à se battre sur leur dos. Elles sont patientes, souffrent les coups maladroits, les insultes, les caresses, et, l’ironie de leurs yeux immuables étant tournée vers le ciel, les protagonistes n’ont pas à rougir ou à trembler sous un regard qui pourrait être médusien.
Les Vérités éternelles, — elles sont de toute morphologie. Il y en a de blondes avec des chairs laiteuses qui nous leurrent de la nubilité d’une prenable vierge ; il y en a qui ont les quatre pieds d’une bête et dont le front angulaire contient, en sa géométrie, toute l’inquiétude humaine ; il y en a dont les ailes, plus larges que les ailes des condors, abritent sous leurs plumes un peuple de pensées…
Celle dont je parle est un des plus modestes Éons ; elle fréquente la Terre et fait plus volontiers son nid syllogistique en tel cabinet d’étude que dans la barbe de Jupiter.
Donc : l’Art est antérieur à l’Esthétique.
Lemme : l’Esthétique doit être une explication et non une théorie de l’Art.