« Celui qui ne comprend pas » est-il méchant ou envieux ? Comme tous les sots, il est méchant et envieux, mais accessoirement, et d’une méchanceté si petite, d’une envie si mesquine, que c’est piqûre de puce. Cela ne fait pas souffrir, cela n’incite ni à la colère, ni à la vengeance, c’est agaçant et voilà tout. Agaçant, et inévitable, l’omnibus de la littérature étant, comme les autres, infesté de parasites.
« Celui qui ne comprend pas » est donc inoffensif. Même ses morsurettes parfois sont des chatouilles ; on rit, cela décongestionne le cerveau, c’est salutaire, — et si ensuite on écrase la bestiole, avec quelle pitié !
« Celui qui ne comprend pas » est donc surtout passif, et négatif ; il est celui qui « ne… pas » ; la borne qui ne remue pas, le pavé qui ne se révolte pas, etc… Passive, sa faculté d’incompréhension est illimitée et toujours égale à elle-même ; négative, elle se façonne, elle se modèle comme cire, sur le sujet qu’il faut « ne pas comprendre », et spécialement elle excelle en les questions abstraites comme à peu près les « gardes » de la chanson :
Ils nous parlent de la gloire,
Nous qui n’y comprenons rien ;
Mais s’ils nous parlaient de boire,
Tous les gardes, ils le savent bien.
« Ne pas comprendre » l’idée pure, et « ne pas comprendre » l’idée désintéressée, invendable et immonayable, c’est le triomphe de l’homme à la queue magique. Pour lui, et pour les intellects rudimentaires, l’idée ne se perçoit que concrète et figurée. Donnez-lui des explications ; dites-lui que la littérature est un mode d’activité ; que le génie est une réalisation ; que la poésie est une floraison d’âme ; que le symbolisme est l’expression esthétique de l’idéalisme ; que la musique est la langue de l’inconscient, etc. ; dites-lui tout cela et commentez vos dires, — il répondra (n’ayant perçu que de vagues sons, pareils aux plaintes des mélèzes) en ouvrant à vos paroles une bouche souriante et satisfaite.
Voilà pourquoi « celui qui ne comprend pas » engendre autour de lui — et jusqu’aux confins du monde connu — tant de jovialité ; c’est le jeu des propos interrompus, du coq-à-l’âne, — innocentes distractions, plaisirs quasi champêtres, plaisirs les plus délicats.
« N’être pas compris », cela vous remet à votre place : réintégrer la Tour et jouer du violon pour les araignées !