« Celui qui ne comprend pas » est, en effet, un homme pratique. Doué d’une si belle vertu, il l’exploite rationnellement et s’en fait des rentes. Tous les journaux lui sont ouverts ; sa queue magique force toutes les portes : il gagne ce qu’il veut, rien qu’à écrire — avec de fins sous-entendus : « Je ne comprends pas. »

C’est un accapareur : la « grande Presse » ne lui suffit pas ; il délègue à la « petite » ses lieutenants ; mais ceux-ci, beaucoup plus bornés que le Maître, dépassent souvent la mesure, étalent une stupidité qui jette le décri sur des fonctions pourtant bien honorables et bien lucratives.

Moi, je ne me plains pas ; je rencontre journellement « Ceux qui ne comprennent pas », et ils font ma joie. Je les aime : ils m’incitent à me retirer dans ma vraie vocation : le Silence.

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Il est à supposer, car je ne suis ni inspiré ni visionnaire, que cette figuration de « Celui qui ne comprend pas » m’a été suggérée par telle bévue dont je fus victime :

Oh ! bien peu, — et bien volontiers, si cela doit distraire quelques amateurs ; je m’offre en spectacle : amusez-vous ! Mais vous amuserez-vous jamais autant que moi devant la parade de « Celui qui ne comprend pas » ?

Or, en de précédents articles, j’exposai quelques idées, ou — si l’on veut — quelques fantômes d’idées (mais lumineux, comme il sied à des fantômes, et d’une évidence phosphorescente) touchant l’Art que je désire libre, la rénovation du mot Symbolisme qui pourrait, je le redis, servir de dénomination commune (à l’usage du public lisant) à une dizaine d’écrivains âgés de moins de trente-cinq ans et clairement stimulés vers un but commun, touchant enfin (ou d’abord mais c’est mon α et mon ω) l’Idéalisme dont je tentai, non sans présomption, d’établir la signifiance vraie.

Cette très modeste clameur en trois notes, cette primitive mélodie, si simple qu’un écolier se la serait assimilée instantanément, tomba dans l’oreille de « Celui qui ne comprend pas », celui qui est sourd mais non muet. Il perçut un vague son pareil aux bruissements des peupliers et, glorieux, cria : « Je ne comprends pas ! »

Oserais-je dire que ces syllabes complaisamment et vaniteusement répétées me semblent surérogatoires — et que l’attitude, la démarche, le front et l’œil de « Celui qui ne comprend pas » suffisent à indiquer son essentielle non-intelligence ? Il n’a même pas besoin de sortir et de hochéner sa queue hiéroglyphique ; — d’écrire, encore moins.

Mais il y faut mettre de l’indulgence et surtout il faut savoir que « Celui qui ne comprend pas » a pour clients d’inepticules snobs, incapables, tout seuls, de se hausser à un degré si éminent d’imbécillité cérébrale ; c’est pour eux qu’il écrit, et, comme je l’ai déjà noté, son écriture est fructueuse.