Il resterait à savoir de quel milieu viennent ces réponses. Elles sont si ternes, si convenables, si « jeune fille » que je n’ai pu m’en faire une idée précise. Il est français, traditionnel et provincial. Il est celui, très probablement, que l’on atteindrait avec les adresses d’un bon journal de modes répandu en province. Les deux mille et six jeunes filles de M. de Tréville, ce don Juan de l’Enquête, ont toutes reçu une excellente éducation et une instruction sérieuse. Elles sont lettrées, hélas ! Elles l’ont prouvé en répondant avec abondance à plusieurs questions touchant le style, la poésie nouvelle, les littératures du nord. Je ne voudrais avoir l’air de m’égayer de l’innocence littéraire de tant d’êtres charmants, et dont la destinée heureuse est de vivre loin de toute littérature. Mais elles affectent sur ces sujets un pédantisme vraiment bien ridicule. Qu’on enseigne donc de singulières choses à la jeunesse ! Sans doute, cela est sans importance, puisqu’il s’agit seulement de passer le temps, d’occuper l’activité bizarre de l’âge ingrat.

Puisque cela est sans importance, ne pourrait-on varier un peu cet enseignement suranné ? Est-il nécessaire de cultiver avec tant de soin dans les jeunes esprits la haine du nouveau ?

Cette haine du professeur contre ce qui est venu au monde depuis qu’il a conquis ses diplômes est très naturelle. Peu d’hommes maintiennent leur instruction au courant de la science. Un professeur âgé de cinquante ans enseigne ce qu’on lui enseigna il y a trente ans ; mais cette science, qui lui fut donnée par un vieillard, était déjà ancienne quand il la reçut. L’orientation des esprits change à peine deux fois par siècle. La philosophie universitaire, par exemple, ayant secoué la tradition de l’éclectisme, explique depuis cela le catéchisme de Kœnigsberg et récuse toute idée nouvelle. On n’apprend un peu de science fraîche que dans les livres, dans les revues, dans les laboratoires. Il y a aussi des laboratoires de littérature et de philosophie. Les jeunes gens dans les collèges ne reçoivent que de vieilles notions, que les leçons des littératures mortes ; quant aux jeunes filles, on ne leur fait pas même voir les momies sous leurs bandelettes ; il ne leur est permis que d’en contempler l’image ou d’en apprendre par cœur la description. Leurs idées littéraires ne sont pas nulles, elles sont vagues ; ce sont des reflets. Et ces reflets, avec quel soin elles en ont fait un calque, un décalque et une mise au net ! On devine des cahiers de littérature propres et sages avec un titre en gothique mouchetée. Il y a là dedans tout ce qu’il faut pour n’avoir pas l’air effaré quand le receveur de l’enregistrement raconte qu’il a vu Mounet-Sully dans le Cid, à sa dernière fugue à Paris. Cet homme grave, qui est un lettré, s’il se tait au whist, dit volontiers, à l’écarté : Rodrigue, as-tu du cœur ? C’est tout ce qu’il resterait de Corneille, avec deux ou trois autres centons, s’il n’y avait pas le « cahier de littérature » de la jeune fille. Ayant entendu cela, elle repasse l’analyse du Cid, dictée par son professeur pour le brevet, et elle fait une réponse qui attire l’attention et peut-être décide de son mariage. La vie de province est assez unie pour que de telles futilités fassent anecdote.

Elle est donc lettrée, elle aussi, la jeune fille de M. de Tréville, et elle déteste ce que l’enquêteur appelle, d’un mot bien vieilli, « l’écriture artiste ». Il y a là une suite de réponses dont il faut tirer quelques phrases. Cela servira moins pour la psychologie de la jeune fille que pour celle du professeur de la jeune fille. La question est celle-ci : « L’Écriture artiste. — Sous prétexte de rajeunir les vieux moules de notre musicale langue, certains écrivains, rompant avec le passé et pensant sans doute qu’il en est du style comme de la mode capricieuse, se sont mis à bouleverser la syntaxe et à tourmenter à un tel point la période qu’en les lisant on marche le plus souvent dans l’obscur, l’incompréhensible. On appelle cela « l’écriture artiste ». « Votre avis, s’il vous plaît ? » Cette question est déjà une réponse et, adressée à des écolières à peine libérées, une réponse comminatoire. Cependant la femme, c’est la forme de sa liberté intellectuelle, a l’esprit de contradiction. Voici les gazouillements :

«  — Laissons au style son gracieux naturel.

— Si les auteurs modernes veulent rajeunir les vieux moules, c’est que tout tend vers le progrès… à reculons.

— N’imitons pas ces soi-disant écrivains, phraseurs éloquents, griffonneurs de papier, qui se croient autorisés à bouleverser, à corrompre notre belle langue française.

— Je n’admets pas ce renouveau dans l’art littéraire ; les écrivains qui marchent sur les traces de leurs ancêtres et puisent dans notre dictionnaire seront encore les plus sentis et les mieux goûtés.

— Hélas ! qu’est devenu le style des grands maîtres ?

— Aristote, Quintilien, Cicéron ne sont rien pour ces libres génies ; les vieilles règles tant préconisées sont des hochets passés de mode : en un mot, tout est sacrifié à l’effet.