En résumé, il y eut des jeunes filles au XVIIIe siècle, et avant, et toujours. Il n’y eut pas « la jeune fille ». La jeune fille est une création du siècle dernier. Elle est née tout naturellement des mariages tardifs, comme les mariages tardifs sont nés de la suppression des situations héréditaires. La naissance de cette nouvelle unité sociale se marquerait, si on voulait bien la rechercher, à quelques années près. Les Lettres à Émilie sur la mythologie, de Demoustier, sont de 1798 ; les Contes à ma fille, de Bouilly, sont de 1809. Le premier de ces livres est destiné aux jeunes filles, à celles du XVIIIe siècle, à celles qui sont sensibles, qui parlent de l’amour et peut-être sans ignorance ; il ne convient pas à « la jeune fille ». Demoustiers prépare à la volupté ; Bouilly prépare au devoir ; il s’adresse à un être nouveau : « la jeune fille. » Vers cette date, les livres abondent dans le goût de ceux de Bouilly, qui est un mélange affreux de raison et de sentimentalisme. Des femmes, dont la Genlis est le type, travaillent pour la créature nouvelle, pour la vierge qui doit passer cinq ou six ans dans le monde à un âge où naturellement elle ne pense qu’à l’amour. Il faut tromper cette tendance, la dévier vers l’étude, vers la sentimentalité pieuse, vers le rêve éthéré. Tout sera bon qui détournera la jeune fille de l’amour, qui lui enseignera la résignation, la modestie, l’obéissance, le sentiment du devoir et une quantité innombrable de vertus dont la plupart ne sont que des paralogismes ou un assemblage de syllabes sans aucun sens appréciable.
Comment cette littérature a fructifié, on le sait. Le livre pour la jeune fille est l’objet d’un commerce important, encouragé annuellement par l’Académie et plusieurs autres sociétés de bienfaisance. C’est pour la jeune fille que l’on a traduit le triste roman des Comming et des Wood ; pour elle que l’on a transformé en manuel de morale les anciennes anthologies ; pour elle que les journaux et les revues qui veulent être « oubliés sur la table du salon » travestissent la vie en une répugnante berquinade ; pour elle que l’on a poursuivi Madame Bovary, et pour elle que l’on fait le silence sur des écrivains français qui n’ont pas montré une convenable réserve sur l’article des mœurs ; pour elle que l’on a ôté leurs poches aux robes des femmes (ceci est regardé comme une grande conquête par les dames pieuses qui ont lu en cachette les « Mémoires du comte Grammont ») ; pour elles que les théâtres subventionnés châtrent Shakespeare ; pour elle que l’on a fait du siècle de Louis XIV une époque de vertu et de dignité morale ; pour elle que se sont affadis l’art et la littérature et que l’homme a été blessé dans la première des libertés, la liberté des mœurs.
Si la jeune fille ne nous a pas fait plus de mal, tout le mal qu’elle a fait dans les pays protestants, c’est que la France comme l’Italie, étant de tradition païenne, une scission s’est produite dans notre littérature. Avec Gautier, Flaubert, dans le roman, avec Baudelaire dans la poésie, une littérature nouvelle s’est créée — qui ne tient plus compte de la jeune fille, ni de la famille dont elle est devenue l’âme et le centre. La littérature pouvait évoluer avec une aise suffisante si on ne lui avait demandé que de ménager les pudeurs de la femme ; mais on la pria de respecter la pudeur des vierges. Voilà l’origine de la révolte, et le prétexte de la préface de Mademoiselle de Maupin, qui est un des plus beaux morceaux de la libre littérature française. Parfois, depuis trente ans, la littérature « littéraire » a côtoyé la littérature licencieuse. C’est que l’écrivain se croit le droit de tout dire qui n’a plus qu’un public d’hommes. Ceux que la jeune fille a exclus de la « table du salon » (où je ne vis jamais, moi, que des fleurs, des cartes ou des bibelots) n’ont plus songé aux mains des jeunes femmes. D’aucunes se brûlèrent à cet enfer ; d’autres y trouvèrent un rafraîchissement. Il y a des jeunes femmes fort honnêtes dans le public de la littérature sensuelle ; il y a même des jeunes filles. Les unes et les autres ont préféré de la bonne littérature qui choque un peu leur cœur à de la mauvaise qui, satisfaisant leur sensibilité, souillerait leur intelligence. L’esprit aussi a sa pudeur.
Ces femmes courageuses sont rares. La plupart, engagées à choisir entre une œuvre moralisante, donc médiocre, et une œuvre belle, mais trop libre, n’ont pas voulu choisir. Le séjour de la jeune fille dans la famille en a chassé tous les livres. On ne lit plus en France. Non qu’il se publie moins de livres ou qu’il y ait un public moins disposé à lire ; mais il y a un désaccord profond entre les livres et ceux qui pourraient se plaire aux longues lectures. On s’est accoutumé, assez facilement, à d’autres activités, et même à l’ennui. La province s’ennuie, parce que M. Ohnet est stupide et M. Paul Adam immoral. La province voudrait un genre moyen et honorable où le génie de Balzac s’allierait à la candeur de Fénelon. Nourries de cette idée que le talent est une faveur de la divine providence, les familles chrétiennes attendent la venue de l’homme qui n’abusera pas, pour de vaines prouesses littéraires, des dons que Dieu lui aura départis, dans sa bonté.
Toutes les familles sont chrétiennes, même celles qui le nient à haute voix. Voyez M. Jaurès, dont on ne peut arriver à savoir si la fille est élevée au Sacré-Cœur ou au lycée Molière. Que de prudence en ces asiles de la Virginité ! Ni l’un n’a osé dire : je l’ai ! Ni l’autre : je ne l’ai pas. Les asiles attendent leur proie et la pension, qui se paie par trimestre, et d’avance. Mais qu’importe ! Pour une forte éducation chrétienne, pascalienne, évangélique, j’aurais plus de confiance peut-être au lycée Molière qu’au Sacré-Cœur. Il y a bien du paganisme et de la volupté mystique chez les religieuses vouées à l’amour de Jésus. Ce sont leurs mains pieuses et pures qui ont pétri le cœur des grandes amoureuses. La première communion est un mariage blanc, une préparation lointaine au sacrifice nuptial. Dans toutes les familles, quel que soit le degré de la foi, la morale est la même, parce que la jeune fille est là, toujours la même, morale vivante et gardienne aux grands yeux clairs. Dès qu’elle entre, un pacte muet s’établit entre la vierge et le milieu où elle respire. A défaut d’air pur, on lui fait respirer une douce atmosphère d’hypocrisie. Il est convenu qu’elle ne sait rien. Ce qu’on appelait le plaisir, quand elle n’était pas là, devient le mal. La jeune fille ignore le mal. Elle est un ange. Mais un ange terrestre et fragile qui peut se casser les ailes. On en a vu des exemples. A cette idée, il y a des frissons, et les voiles s’épaississent, car un ange qui s’est cassé les ailes n’a plus aucune valeur.
Tout ce que l’on dénomme chez la jeune fille : vertu, candeur, innocence, ignorance, modestie, pudeur, obéissance, timidité, piété, tous ces mots, dont presque aucun ne conviendrait à une jeune femme, ne sont que des euphémismes. Ils permettent de ne pas prononcer celui qui affirme trop brutalement l’idée nette d’intégrité corporelle. La jeune fille, qui crée la famille, est une création de l’homme, du mâle. Tant que les hommes désireront être les pères de leurs enfants, ils approuveront tous les moyens que l’expérience a suggérés pour préserver la virginité des filles. C’est pourquoi le politicien anti-clérical fait élever son Élodie chez les bonnes sœurs. Ainsi il donne à son produit une marque supérieure et qui en augmente le prix. Le lycée que patronne Sganarelle ou le Cocu imaginaire n’a pas encore fait ses preuves ; sa marque est inconnue ou suspecte. Les hommes demeurent fidèles aux conséquences d’une croyance atavique, longtemps après qu’ils ont brisé le principe même de la vieille croyance. Il est vrai que le procédé de culture, comme le sol, influe sur la qualité du produit. Le jus de la vigne est du vin, d’où qu’il vienne ; mais que de nuances ! En France nous sommes habitués à un type de jeune fille qui sera longtemps encore le type dominant. Ses caractéristiques, un livre récent nous les donne, formulées par la jeune fille elle-même[58].
[58] Olivier de Tréville, les Jeunes filles peintes par elles-mêmes, 1901.
Curieux d’apprendre de leur bouche si les jeunes filles d’aujourd’hui étaient devenues très différentes de celles d’hier, M. de Tréville (que ses occupations disposaient bien à cette tâche) en a interrogé, dit-il, « plusieurs milliers ». Ses questions, au nombre de soixante, portent sur des sujet fort variés, les parfums aussi bien que la religion, le bal aussi bien que la littérature. Les réponses, au nombre de deux mille, peut-être, ont un air parfait d’authenticité. Aucun génie n’aurait pu imiter avec cette perfection la délicieuse et fraîche sottise de ces charmantes petites âmes. C’est la candeur dans toute sa rouerie, le mensonge dans toute son innocence, l’ignorance dans tout son orgueil, le psittacisme avec tout son gonflement de plumes. Aucun livre documentaire ne m’avait tant réjoui depuis bien des années. Et quelle mine pour la psychologie des femmes ! C’est là-dessus qu’il faudra s’appuyer désormais pour établir la distinction entre la personnalité et le caractère. Il y a des mots pour nommer les différents caractères ; il n’y en a pas pour distinguer entre elles les personnalités. Cela serait inutile, puisqu’une personnalité ne ressemble à aucune autre, est unique. Le nom d’une personnalité, c’est le nom même de la personne.
Rare chez les hommes, la personnalité n’existe presque pas chez les femmes, et jamais chez la jeune fille. On distingue des caractères, des tempéraments : voici des genres, des espèces et des variétés : d’individus, point. C’est très curieux. Non, comme le dit l’enquêteur, elles n’ont point d’idées subversives. Ah ! qu’elles sont sages, qu’elles sont obéissantes, qu’elles sont jeunes filles ! Je les aime ainsi, je l’avoue, n’ayant jamais demandé aux femmes que d’être de belles fleurs. Il y a des fleurs qui ont des yeux si doux ! La personnalité n’est aucunement nécessaire à la perfection de la vie sociale ; au contraire, elle serait plutôt anti-sociale, car deux personnalités ne peuvent vivre en contact permanent sans se déclarer la guerre. La personnalité qui n’implique pas l’égoïsme le crée très souvent. Il est donc tout naturel que la femme, l’être social par excellence, soit, et très peu égoïste et très mal douée de personnalité. Mais le caractère s’affirme en elle avec d’autant plus de force, comme à l’état d’exemple, de synthèse. L’homme à demi chaste est commun. La femme va vite à l’extrême. Les demi-vertus féminines ne sont peut-être que des hypocrisies audacieuses.
La première question posée a précisément permis à plusieurs jeunes filles d’affirmer leur caractère. Elles l’ont fait avec une simplicité passionnée. C’est que la question était bien ingénieuse : « Type idéal de la jeune fille. Comment la voudriez-vous, la jeune fille moderne ? » Chacune a fait son propre portrait. Nous avons là une trentaine d’images de miroirs des plus amusantes, — parce qu’elles sont presque toutes semblables. Ou bien si on voulait les classer, il faudrait le faire selon des types ; on aurait : la jeune fille douce et affectueuse ; la jeune fille énergique ; la sérieuse et la rieuse ; la ménagère et la coquette ; celle qui met avant tout la piété ou l’instruction, etc. Il vaut mieux essayer d’une autre méthode. Par exemple, quelles sont les qualités les plus estimées des jeunes filles et dans quel ordre ? La statistique des mots sera ici conforme avec les plus vieilles associations d’idées. La classe des mots les plus fréquents (31) sont : bonté, dévouement, charité, affection, sensibilité. Voilà pour le sentiment. La jeune fille se reconnaît donc ou se souhaite un cœur tel que tout homme le voudrait rencontrer en elle. Vient ensuite (30), et c’est logique, la classe : bien élevée, respectueuse, modeste, douce, simple. L’accord continue avec la troisième classe (19) : aimable, gracieuse, un peu coquette. Ici, il faudrait peut-être décomposer : aimable (8), gracieuse (7), un peu coquette (4). La religion n’est pas oubliée. Aucune n’y est hostile, mais ce qu’il leur faut maintenant c’est « une religion éclairée », « une piété solide ». Si l’on avait donné un chiffre particulier à chacun des mots, au lieu de les grouper par classes, la religion l’emporterait sur tous les autres (14). L’instruction a presque autant de partisans (13) ; mais sept d’entre elles ajoutent : sans pédantisme (7). Voilà une crainte salutaire. Le clan des femmes fortes est important (13) : énergie, volonté, courage, force, dignité, fierté, tel est son langage. Sérieuse, aspirations élevées (13) ; franchise et gaieté (11) ; femme d’intérieur, bonne ménagère (8) ; intelligence, jugement, curiosité d’esprit (7). On voit qu’elles ont plus de souci de leur cœur que de leur cerveau et aussi que la charité les exalte davantage que la cuisine. Elles sont tout en amour, ces jeunes créatures ; elles sont comme on voudrait qu’elles fussent, décidément. La musique a beaucoup baissé dans l’estime de la jeune fille (2) ; quelques-unes préfèrent la peinture (4) ou même la poésie (6). Deux d’entre elles disent : un peu de sport ; et deux autres : pas de sport. Et tout cela est si peu révolutionnaire que cela pourrait se passer sous la reine Amélie ou du temps que la reine Berthe filait.