Parfois Grappin venait en chef de bande et quinze diables se mettaient à imiter dans sa chambre le bruit de la mailloche d’un cercleur de tonneaux sur le fût vide et retentissant. Ensuite ils reniflaient avec fureur, projetaient sur le lit par leurs naseaux du sable et du gravier, sortaient en contrefaisant les grognements du porc, les hurlements du loup, les jappements du chien.

Ingénieux, Grappin variait son supplice des insupportables bruits : il fendait du bois, rabotait des planches, battait du tambour, puis criait : « Viens donc, curé, j’ai une place pour toi ! » Une nuit, il y eut entre les deux ennemis une terrible lutte, et au matin on trouva le saint victorieux, mais évanoui, cruellement brûlé et mordu, à moitié enfoncé sous sa paillasse retournée.

Ces persécutions le crucifiaient et le tuaient. Le moment arriva, vers la soixantaine, où il dut restreindre l’activité de sa vie, et enfin tout travail lui devint impossible. Quand il garda la chambre, ce fut bref. Il mourut sans agonie, en disant à une dame qui voulait chasser avec un éventail les mouches qui lui couvraient la figure : « Non, laissez-moi avec les mouches. »

Quelques jours auparavant, il avait proféré : « Quand tout serait fini à la mort, une vie d’amour, ce serait encore un bonheur au-dessus des forces humaines. »

Et ce mot ingénu suffit pour consumer, comme une flamme invincible, toute la Niaiserie, toute la Bassesse, toute l’Abjection, toute la Honte, toute la Turpitude, toute la bêtise ; — et l’on se prend à trembler devant ce vieux somnambule qui, au fond de sa réelle stupidité, aima l’Infini, qui adora le Mystère, qui s’identifia avec la Cause, — et l’on se demande avec terreur si les plus humbles intelligences ne sont pas les privilégiées de l’Esprit, — et si le dernier des Saints n’est pas le premier des Hommes !

1894.

LA JEUNE FILLE D’AUJOURD’HUI

Παρθένος, puella, virgo, pulcella, pucelle, demoiselle, fille, jeune fille, et tous les noms de cet état en toutes les langues vieilles ou neuves : une idée commune et exclusive permet de les traduire l’un par l’autre ; mais la traduction, vraie pour le fond de l’idée, serait fausse pour l’aspect que prend cette idée selon les civilisations et leurs moments. Présentement, une femme de condition moyenne passe à l’état de jeune fille le tiers de sa vie sexuelle et quelques-unes des années le mieux faites pour l’amour, souvent presque toutes. Une fille qui se marie à vingt-huit ans a passé quatorze ans à ne pas vivre, car, hors de l’amour, il n’y a point de vie pour la femme. Ce délai entre la fin de l’éducation et le mariage était fort écourté sous l’ancien régime ; parfois nul. La fillette devenait femme sans avoir été jeune fille. Une pénible transition lui était épargnée ; car, cela est certain, pour la plupart des jeunes filles, leur état est un supplice dès qu’il se prolonge.

Il y eut cependant des jeunes filles jadis, et même au XVIIIe siècle. Toutes ne se mariaient pas au lendemain de leur nubilité, arrachées du couvent pour cette nouvelle communion où se confirme la première. On en voit passer quelques-unes dans les comédies, les romans, les mémoires ; mais leur caractère se distingue mal de celui des jeunes femmes. Elles n’ont jamais de pruderie, et parfois très peu de retenue. Dès qu’elles sont admises dans le monde, elles en vivent la vie ; on n’a souci de leur cacher ni les intrigues, ni les fugues, ni les plaisirs ; elles sont des convives qui attendent qu’on les serve, sans impatience, étant sûres d’être servies. Celles que l’on oublierait se serviraient elles-mêmes, et presque personne n’en serait surpris. A la veille de la Révolution, en ces années de paradis dont la douceur fit paraître plus cruels les premiers jours sombres, la virginité n’est pas d’un grand prix ; il y a un désir universel de céder à la nature. Aujourd’hui, un Casanova ne vaincrait que des femmes ou des filles ; la jeune fille lui échapperait. Il en mit à mal un grand nombre, et cela seul, précise coïncidence avec les mœurs du temps, affirmerait la véracité de ses admirables et délicieux mémoires. Un témoin de l’étage inférieur, Restif de la Bretonne, confirme cette facilité de la jeune fille du XVIIIe siècle. Elle se donne par sentiment et acquiert très vite le goût précieux de la sensualité, car tout ce qui l’entoure, mœurs, art, littérature, la pousse à une vie païenne, mais relevée d’un peu de rêverie. La jeune fille de Laclos est d’un monde qui touche à la cour ; elle diffère à peine de celle de Casanova et de celle de Restif.

A ce moment-là, il est bien évident que l’éducation ne dispose d’aucun moyen sérieux pour tenir la jeune fille. De là les mariages précoces. Les parents sont heureux d’être délivrés de leur responsabilité et les maris, sans illusions sur l’avenir, épousent une fillette pour s’assurer du moins un ou deux enfants légitimes. Cette pratique, en sauvegardant la partie essentielle des droits de l’homme, respectait autant qu’il se peut la liberté de la femme. On ne la laissait pas libre, ou bien rarement, de choisir son mari ; mais elle choisissait son amant, et à un âge où c’est un pur plaisir d’amour bien plus encore qu’une nécessité sexuelle. A vingt-deux ou vingt-trois ans, la femme du XVIIIe siècle avait épuisé ses devoirs naturels. Elle avait des enfants, souvent quatre ou cinq ; que lui demander de plus ? Son mari, fatigué d’elle, la laissait, lasse de lui, avec l’espoir de quinze ou vingt ans de vie amoureuse. A l’âge où une jeune fille d’aujourd’hui s’épuise à des études stériles, et pires, abêtissantes, la femme de jadis était en pleine floraison de maternité. En province et en des milieux sévères, cette floraison se continuait fort longtemps, ne laissant place à des plaisirs extérieurs ni pour la femme, ni peut-être pour le mari. On obtenait ainsi ces familles patriarcales dont l’idée nous effraie, et très justement, car l’état social n’en permet plus l’épanouissement. Des provinces, jusqu’aux premières années de ce siècle, gardèrent la tradition des unions précoces. J’ai connu dans mon enfance Mme de L… mariée à quatorze ans et Mme de M… mariée à quinze. L’une avait eu beaucoup d’enfants ; l’autre deux seulement. Ni l’une ni l’autre ne se souvenaient d’avoir été jeunes filles et elles considéraient avec une pitié tendre leurs petites filles qui, à vingt ans passés, rougissaient aux histoires galantes qu’elles contaient sans scrupule. Il n’y avait pas eu pour elles d’interrègne entre la vie des saints et les romans à la mode ; elles avaient passé, d’un saut, de la poupée au mari, de la puérilité à la maternité. Elles avaient eu la pudeur des jeunes femmes ; la pudeur des jeunes filles était pour elles tout à fait énigmatique.