Les riches s’ingéniaient à acheter leur grâce par des excès de bassesses. On vit un officier, admis dans la chambre de l’homme de Dieu, s’agenouiller devant lui, baiser la putréfaction de ses pieds, se vautrer dans l’ordure amassée vers les coins, se frotter la figure avec le drap du lit, gratter sur le pavé la sainte crasse, la respirer avec délices, l’enfermer en un sachet.

A l’église, la cohue était violente, on se disputait, souvent avec des cris et des coups, les places autour du confessionnal : alors des marchands de billets s’établirent, recrutèrent un personnel de sans-le-sou qui se tenait là en permanence, ne cédant son tour aux robes de soie et aux redingotes que moyennant le petit carton acheté d’avance au cabaret. Certaines nuits, car les confessions commençaient à une heure du matin, ces parts de joies atteignirent un louis, et les familles opulentes, tout en criant au vol, versaient entre les mains des camelots les sommes requises par ces gardiens des portes du Paradis. Et rien n’était plus affligeant que le spectacle de ces lâches chrétiens venant mendier la protection d’un pauvre volontaire, croyant expier, tout d’un coup, au contact de ce misérable, leurs injustes jouissances, et, incapables de travailler eux-mêmes pour le ciel, exigeant du favori de la grâce l’immédiat partage de ses mérites et de ses bénédictions.

Cependant, le sanctuaire d’Ars eût été d’une incomplète abjection si l’on n’y eût vénéré non pas seulement un saint pitoyable, mais encore d’inauthentiques reliques.

Cette martyre qu’un faussaire inventa par esprit de lucre, afin de vendre de quelconques ossements puisés dans ces catacombes de Rome, où, sous la domination chrétienne, se firent à leur tour ensevelir les derniers païens, sainte Philomène régnait, presque l’égale du curé, dans la petite église vouée à tous les puérils sacrilèges. Elle reposait en une châsse gothique, une petite cathédrale en cuivre : on la voyait sous le vitrage, pareille aux poupées de cire des exhibitions physiologiques, couchée sur un coussin de velours rouge, vêtue de l’innocence d’une robe d’argent, — et plus d’un pèlerin s’étonnait de la bonne conservation de ce corps, adorant le Tout-Puissant qui préserve ainsi de la corruption la chair de ses martyrs. Des broderies symbolisaient les vertus de Philomène et la chlamyde d’or qui vêtait ses épaules était le signe de sa gloire éternelle ; une agrafe en diamant faux maintenait la ceinture au-dessus des reins purs, disant l’infrangible chasteté de la vierge.

Le curé d’Ars manifestait pour Philomène une tendresse un peu gâteuse. Il l’appelait « sa chère petite sainte », ou bien « la sainte entêtée », celle qui, à la cour du Paradis, là-haut, dans les coulisses du concert céleste, persécutait Dieu le Père jusqu’à l’obtention des faveurs les plus folles et les plus imméritées. « Priez, disait-il, priez et si vous n’êtes pas exaucés, menacez-la de dire partout que vous l’avez priée en vain ; elle est très sensible à de tels reproches, la sainte entêtée, et elle tient à conserver sa réputation. » C’était aussi la sainte irascible, car elle avait frappé de cécité un ecclésiastique qui la contrariait ; et aussi la sainte morte-vivante, car elle changeait de position dans sa châsse, s’asseyait, se mettait sur le côté, souriait, s’éventait avec ses palmes de martyre : il fut constaté que d’une année à l’autre ses cheveux avaient poussé notablement.

Une confrérie se forma pour exploiter le crédit de la sainte entêtée. Pour des sommes variant de cinq cents à deux mille francs, on acquérait les titres de fondateur, fondateur principal, fondateur insigne ; en dessous de ce tarif, on avait droit aux appellations minimes de donateur ou de zélateur ; au-dessus, le brevet de bienfaiteur était décerné ; on vous offrait par-dessus le marché l’inscription de votre nom sur une plaque de marbre « et au Livre des Élus » ; enfin le portrait « à l’huile » de tout bienfaiteur était suspendu dans la salle de réunion du Conseil.

Une image portait au verso cet alléchant prospectus. Paysage : à gauche, un arbre à feuilles de marronnier ; à droite, un olivier ; au fond, une colline lépreuse ; sur le devant, de l’herbe où étaient semés un croc, une araignée de fer, un fouet, un sabre japonais, un ciboire en forme de sucrier empire. La sainte était debout, couronnée de fleurs, très décolletée, habillée d’une chemise bleue, froncée au col et à la ceinture, terminée par une frange d’or, bordée et galonnée de croix pattées. D’une main, elle tenait une flèche, de l’autre une poignée de lys ; sur un manteau de cour éployé, ses cheveux tombaient dénoués, — et elle assumait, sous ce costume de féerie, un air épanoui et naïf.

Les deux grandes spécialités de la thaumaturge étaient : pour l’âme, la possession démoniaque ; pour le corps, les maladies secrètes. Tout miracle lui était possible, mais dans ces deux ordres de misères, la guérison était certaine, « à moins de mauvaises dispositions » de la part de l’implorant. On l’invoquait encore avec une presque absolue sécurité contre la stérilité, à condition toutefois de la promesse formelle que le produit du coït bénit portât, mâle ou fille, le nom de Philomène. O jeune vierge devenue un adjuvant d’alcôve !

Philomène était la consolation du curé d’Ars et Grappin son tourment. Délégué par l’enfer pour tenter et affliger le saint, ce démon, pendant vingt ans, obséda ses courtes nuits. Il prenait la forme d’un coussin très doux, tel que de ouate, et quand la tête s’y enfonçait, il en sortait un plaintif gémissement : c’était comme un écrasement de ventre de femme. Des souffleries se faisaient entendre pareilles aux renâclements d’un taureau exaspéré ; un galop de cheval secouait les planchers ; un troupeau de moutons piétinait dans le grenier ; des voix criaient en des langues inconnues ; de petites bêtes incessamment couraient le long de sa figure ; sa discipline se tordait sur la table comme un serpent.

« Nourrissez-vous mieux, lui disaient des confrères, dormez cinq ou six heures : c’est le moyen d’en finir avec toutes ces diableries. » Mais lui répondait par la parole de Bossuet, en son sermon sur les démons : « Le jeûne fortifie et engraisse l’âme. »