Il fut curé, et, dès qu’il le fut, imagina de se soumettre à des pénitences dont la médiocrité fait pitié, lorsqu’on se remémore l’héroïsme de la mère Passidée de Sienne, de Henri Suso ou de Dominique l’Encuirassé. Se nourrir de lait et de pommes de terre froides, ne jamais se laver, ne jamais changer de linge, telle fut sa règle : il donnait des puces comme un chien.

Cependant, la stupidité populaire se fit admirative. La plèbe, pour qui la joie suprême est la mangeaille, s’étonna d’une abstinence volontaire et, point répugnée par la sordidité, elle vint, regarda, flaira, fut charmée.

Peu à peu, sa clientèle s’élargit, accapara toute la dévotion élégante des environs. Des gens arrivaient, incrédules, tout à coup apercevaient autour de sa tête le halo d’une auréole. Les femmes se jetaient sur lui, le consultant sur leurs affaires, leurs migraines, l’avenir de leur dernier-né. Jamais à court, il répondait, prophétisait comme les almanachs, au petit bonheur, émettant des prédictions de cette force : « Vous réussirez, mais il y aura bien des obstacles à vaincre, bien des tourments à subir » ; ou bien : « Ne craignez rien, tout finira selon vos désirs. » Un paysan vint de soixante lieues, à cheval, lui demander « s’il n’y avait pas une somme d’argent de cachée dans la maison de son père, qui venait de mourir ». Une dame lui écrivait : « Mon mari est à toute extrémité. Sauvez-le, et il y a dix mille francs pour votre église. » Il ne décourageait personne et, faisant profession de tout savoir, dévoilait sans hésitation la dernière pensée de gens morts qu’il n’avait jamais connus, disait à une veuve inquiète : « Non, madame, Monsieur votre mari n’est pas en enfer. »

Il en arriva à ne pouvoir parler, sans pleurer, de Dieu qu’il appelait : « Mon bon Père ! » Sa niaiserie dépréciait jusqu’à l’Eucharistie : « Quand on a communié, l’âme se roule dans le baume de l’amour comme l’abeille dans les fleurs » ; et encore : « Communier, c’est prendre un bain d’amour. » De vieilles femmes s’extasiant sur la richesse des chapes d’or qu’on lui avait offertes, il répondit : « Oh ! c’est bien plus beau au ciel ! » Il n’eut, en toute sa vie, qu’un mot d’une noble humilité, répliquant à un sot qui l’appelait saint : « Moi, je ne suis qu’une charogne. »

C’était la curiosité locale, la richesse et la fierté du pays : on le vénérait à l’égal d’une source guérisseuse, car il faisait des miracles, épargnait aux gens des frais de médecin. Il suffisait, pour être libéré de plusieurs maux, tels que la paralysie et l’épilepsie, de toucher sa soutane ou son surplis. Une dame lui vola son chapeau, le remplaçant par un neuf, mais sans se préoccuper s’il convenait au genre de cône qui formait sa tête. Un marchand d’objets pieux déroba un de ses mouchoirs, le débita par petits carrés, tels que des reliques, mais garda la marque afin de pouvoir authentiquer indéfiniment d’autres mouchoirs sales, d’autres minuscules fragments de linge puce.

Son portrait se voyait partout, aux devantures des épiceries comme des cabarets : sur l’un, il avait l’air d’un vieillard coléreux et dyspepsique ; sur d’autres, une bouche énorme et lippue étalait le sourire d’une brute contente ; ou bien, c’était la face inquiétante d’un fou radieux ; ou bien encore, une tête de cadavre à longs cheveux pleureurs, avec des yeux caves orientés vers le zénith.

On vendait à foison sa biographie : par M. X., avocat à la cour impériale de N. ; par M. Z., auteur de plusieurs ouvrages d’éducation ; par M. B., licencié ès-lettres ; par M. D., membre de l’Université : et tous ces opuscules étaient semi-anonymes, les auteurs désirant concilier les exigences de leur foi avec la sécurité de leur position sociale. La notice de M. D. se débita à quatre cent mille exemplaires ; lorsqu’on en acquérait dix d’un coup, on avait droit à une « prime d’honneur », une belle image dentelée, la tête de cadavre à longs cheveux pleureurs. L’ouvrage était précédé d’une épître dédicatoire à N.-S. Jésus-Christ, finissant ainsi : « De votre suprême Majesté, — par l’entremise de votre si digne mère — le dernier des serviteurs. » Mme de C***, « auteur de diverses poésies », fit imprimer un poème où elle célébrait « son esprit dégagé des voluptés mondaines », comparait le vieil halluciné à « un météore égaré sur la terre, — descendu pour planter sa tente dans ces lieux ». Comme conclusion l’auteur se plaignait que la sainte poésie, cette fleur du premier Éden, « périt sous l’étau de la faim ».

Pour que toutes les tristesses fussent accumulées en cette dégradante histoire, le gouvernement impérial le décora « pour honorer la sainteté de sa vie », ce qui fut l’occasion à un ecclésiastique de rédiger une nouvelle biographie intitulée : « Vie du curé d’Ars, surnommé le Saint, membre de la légion d’honneur. » Le pauvre homme, pour stupide qu’il fût, ne méritait pas cette insulte ; il la reçut avec l’étonnement un peu chagrin de ces bonnes sœurs d’hôpitaux auxquelles les hommes d’État modernes attribuent des âmes puériles et vénales, des âmes de sous-officiers vaniteux.

De vastes pèlerinages s’organisaient. L’administration fit tracer une route nouvelle et spéciale : en une seule année les omnibus du chemin de fer transportèrent à Ars plus de quatre-vingt mille voyageurs, sans compter les gens du pays qui venaient à pied ou dans leur voiture. Des familles se mettaient en marche, mues par un ressort intérieur, sans trop savoir pourquoi, abandonnant pour des semaines leur maison, leurs travaux, leurs cultures, retrouvant, au retour, toutes économies mangées, la gêne et quelquefois la ruine, si vite tombée sur les malaisés, n’ayant acquis rien qu’une absolution hâtive et presque douteuse, — mais ils avaient vu le Saint, ils avaient baisé les marches de l’autel où il disait la messe, les pavés où il traînait la boue de ses souliers et c’était un grand réconfort pour ces âmes simples et crédules. La foi de ces gens auréolait leur sottise. Ils venaient vers la Délivrance, comme un troupeau d’esclaves, certains de trouver là la libération de leurs chairs rongées par le mal, de leurs âmes avilies par l’Ennemi, de leurs cœurs saignants des illusions que l’expérience en avait arrachées.

Les pèlerins pauvres campaient dans le cimetière, couchaient sur les tombes ; et, dans les promiscuités nocturnes, ivres d’encens, de sueur et de bruit, ces pénitents naïfs commettaient la moitié des péchés dont ils se confessaient le lendemain.