La haine du nouveau y chante sans répit et sans esprit. Un seul joli mot : « Le beau n’est jamais vieux, pourquoi vouloir le rajeunir ? » Seulement, cela conduit au nirvâna, — et au surmoulage. Une de ces jeunes filles a échappé au fléau. Sa réponse est d’une ingénuité presque divine : « J’ai voulu analyser ce qu’on nomme l’écriture artiste. J’ai lu plusieurs pages des Goncourt, qui sont, m’a-t-on dit, les maîtres de cette école. Je ne vois ni période tourmentée, ni phrase travaillée, ni absence de naturel, le style est joli, fin, brillant, nouveau sans doute ; les termes sont clairs, la phrase nette. On me l’avait dépeint obscur, je l’ai trouvé lumineux. Aucun mot n’est resté dans l’ombre : tous parlent. » Voilà peut-être ce qu’on a dit de mieux sur le style des auteurs de Renée Mauperin. Il est d’une jeune fille inconnue qui pourrait ouvrir pour ses maîtres d’hier une classe de jugement et de bonne foi.

Mais si elles détestent la littérature nouvelle, quelles sont leurs amours ? Les jeunes filles d’aujourd’hui aiment en littérature ce qu’on leur a dit d’aimer ; et, obéissantes, elles adorent, comme elles détestent, de confiance et les yeux clos. J’ai recueilli et classé leurs aveux. Ce catalogue de noms, suivi du nombre exact des adoratrices, n’est pas sans intérêt.

Racine19
Corneille17
Bossuet11
Sévigné10
Molière9
Lamartine8
Chateaubriand7
Boileau6
La Fontaine5
Hugo4
Fénelon3
Maintenon3
Malherbe3
Ronsard2
Staël2
Jules Verne2
Musset2
Rostand2

Nommés une fois seulement : Walter Scott, Eugénie de Guérin, Madame de Ségur, Perrault, Andersen, Michelet, Montaigne, Zénaïde Fleuriot, Tolstoï, Buffon, Daudet, Sarcey, B. de Saint-Pierre, les Goncourt, Joinville, Coppée, Pascal, Charles d’Orléans, — et un poète nouveau « mort récemment ».

Ce tableau nous renseigne sur les limites de l’instruction donnée aux jeunes filles. Elle porte uniquement sur le XVIIe siècle français. Quelques professeurs doivent y joindre deux ou trois noms romantiques. Sur le reste, le silence semble complet. L’ignorance, du moins, est totale, ou à peu près : sur l’antiquité (quoique une espiègle ait cité d’affilée cinq ou six poètes et orateurs grecs) ; sur la littérature du Moyen Age et du XVIe siècle ; sur celle du XVIIIe siècle ; sur celle du XIXe, principalement à partir de 1850. Du grand siècle lui-même, la plupart de ces jeunes cœurs n’ont gardé le souvenir que des poètes qui parlent de l’amour. Corneille, pour elles, c’est Chimène ; et Racine, c’est Iphigénie et Bérénice. Celle qui a eu le courage d’entr’ouvrir Goncourt n’en a lu que des pages. Celle qui a découvert « un poète mort récemment » n’en a lu que « cinq ou six poésies ». La mieux partagée n’a donc pas reçu une véritable culture littéraire, ni même une méthode de culture littéraire. Il semble que tous les efforts de leurs maîtres aient tendu à leur imposer une rigoureuse discipline de préservation. On les a imperméabilisées avant de les lancer sur les flots du siècle. Ni la pluie du ciel, ni l’écume des vagues ne toucheront leur peau. Elles s’en iront vers la mort, douces, souriantes ou en larmes, sans avoir éprouvé, de l’école à la tombe, une seule impression esthétique. Il n’y a de vraie beauté que la beauté nouvelle ; c’est dans l’œuvre d’aujourd’hui et dans celle de la veille qu’il faut chercher l’émotion pure, celle qui n’est déterminée par aucun préjugé d’éducation. Qui oserait s’avouer à soi-même, sans précautions, qu’il s’est ennuyé à Shakespeare, à Racine, à Chateaubriand ? N’est-ce point un signe d’intelligence et de haute spiritualité que de se plaire en ces œuvres où n’ose entrer la multitude ? La péronnelle qui veut me faire accroire qu’elle prend plus de plaisir à Corneille qu’à Verlaine ne fait que m’avouer son ignorance ou son obéissance excessive. Elle ne sait pas, ou bien elle répète pieusement une leçon trop bien comprise. Quand aurons-nous des maîtres qui, ayant enseigné une méthode et des principes, ajouteraient : « Lisez vous-même et jugez. L’art n’a de valeur que comme source d’émotions intellectuelles. Ne confondez pas cela avec l’émotion sentimentale. Ce qui touche d’abord la sensibilité n’est pas toujours de l’art ; ce qui ne touche que la sensibilité n’est jamais de l’art. Ce qui ne touche que l’intelligence n’est pas de l’art non plus. Tenez-vous-en à l’expression d’émotion intellectuelle. Ce qu’elle a d’incorrect vous aidera à la retenir et ainsi vous pourrez mesurer la qualité de vos tressaillements. »

La jeune fille d’aujourd’hui, jugée d’après l’enquête de M. de Tréville, n’a aucune culture littéraire, ni aucune curiosité d’esprit ; elle ne souffre donc pas de l’infériorité où la laissent ses années de pension.

Persuadée d’avoir atteint le plus haut degré d’instruction qui soit permis aux femmes, elle n’est pas sans vanité intellectuelle. La femme aime à juger ; son esprit est vif ; elle est prompte aux décisions. Des études incomplètes, mais prolongées, très appuyées en de certaines directions, ne peuvent avoir qu’une influence très mauvaise sur les jeunes filles elles-mêmes et sur leur entourage.

Sans doute il faut que la femme soit conservatrice, mais non rétrograde. La jeune fille, c’est la maison ; or, le moyen de faire entrer une idée nouvelle dans une maison où l’on croit que toute pensée française depuis un demi-siècle n’a été que démence ou acrobatie ? Au moindre contact, la sensitive va se replier ; la lumière même, si elle est trop vive, resserre ses fibres. La jeune fille pourvue d’une bonne et solide éducation est aussi peureuse et aussi prompte à rentrer ses antennes. On n’a obtenu la sécurité matérielle qu’en dressant les organes du contact à se dérober à la moindre alerte. De tous les contacts superficiels, de tous les frôlements, le plus difficile à obtenir d’une jeune fille, c’est le contact intellectuel. Elle donne beaucoup au bal et rien à la causerie. La main, les cheveux, ceci ou cela, il y a toute une hiérarchie de jeux sans perversité ; mais le jeu intellectuel est impossible. Il semble bien que cela soit par l’intelligence qu’on les dompte bien plus que par le sentiment. La religion amollit les jeunes filles, tout en leur fournissant certaines armes délicates et assez solides ; le cœur a trop de part en des croyances qui font appel à l’amour. Longtemps, on s’était contenté de cette prison douce ; elle n’est tout à fait bonne qu’entourée d’un fossé profond. La culture de l’intelligence consiste à faire creuser ce fossé par l’intelligence elle-même. Ce sera un fossé ou ce sera une muraille ; ce qui importe c’est le travail bien plus encore que la forme de la défense. On remuera de la terre ou des pierres ; on bourdonnera autour d’une littérature ou d’une histoire. Le chantier se croit occupé d’un travail utile. Telles, les abeilles qui, depuis des milliers d’années, ne savent pas encore qu’on leur vole leur miel, — et qui ne le sauront jamais. Il s’agit de creuser une douve ou d’élever un mur qui ait exigé des ouvrières un tel labeur qu’elles ne puissent douter de l’importance de leur œuvre. Ce sera l’œuvre, celle qui seule existe, celle qui annihile toutes les autres, celle qui s’étend comme une conquête sur la nature. Ainsi l’on creuse dans les pensionnats la littérature du XVIIe siècle français.

Le choix est bon. A cette période, la langue est assez obscure pour que l’on puisse donner, sans être suspect, le sens le plus convenable à toute expression équivoque ; elle est assez claire pour n’être pas rebutante ; et la pensée est assez morale et assez religieuse pour que l’on puisse soutenir sans démence que son seul but est d’exalter la religion et la morale. Ainsi on incorpore à l’intelligence les notions qui lui sont le plus étrangères. La morale devient la floraison naturelle d’un grand esprit et la religion la forme supérieure de la raison. Cinq ou six ans de ces inhalations méthodiques suffisent à dompter les natures les plus sauvages. Elles se plient au joug de l’uniformité parce qu’il leur est offert comme le signe de l’élection et de la noblesse. De jeunes âmes, qui consentiraient à n’être pas tout à fait semblables à des âmes voisines dont elles connaissent les faiblesses, rougissent qu’on les suppose incapables d’égaler, au moins d’intention, les belles âmes de jadis. La vie des saints leur a donné des modèles d’amour ; la vie des poètes leur donnera des modèles d’intelligence. Corneille n’enseigne-t-il pas le sacrifice ? Ne voit-on pas en Bossuet unies la raison à la piété ? C’est ainsi que la littérature devient un mur ou une cave. La tour d’où sœur Anne regarde au loin les actions des hommes est rentrée sous terre et devant les fenêtres ouvertes à notre prison une prodigieuse muraille s’est épaissie, qui nous cache le ciel et la vie.

Ces réflexions ne veulent pas dire que l’on ait tort d’utiliser comme un caveçon la littérature dans l’éducation des jeunes filles. On ne blâme pas la méthode, mais son hypocrisie ; et encore tout bas, car il est clair qu’elle n’est efficace qu’en demeurant secrète. La vérité est qu’il est impossible d’instruire une jeune fille sans la déflorer. Ce mot est mis à dessein. Les natures délicates se corrompent par la tête, comme les roses qui commencent à se faner par la pointe des feuilles. Une intelligence cuirassée assure la défense de l’organisme tout entier. Ouverte et libre, elle semble inviter l’ennemi. La curiosité sensuelle est très rare chez les vierges, et les émois de leurs cœurs superficiels et fugitifs. Quand elles succombent, c’est par ignorance ou par sottise. C’est pourquoi on leur donne des principes. Ils ne seront jamais trop sévères et, en vérité, tous les moyens sont bons qui cultivent leur défiance et fortifient leur esprit.