Tant que la civilisation européenne n’aura pas été profondément modifiée, la jeune fille devra rester ce qu’elle est et maintenir son état dans un rapport sans équivoque avec l’idée qu’éveille le nom même qu’elle porte. C’est là l’obstacle aux progrès du féminisme. Même sur les bancs de la Sorbonne, et mêlée à six mille jeunes gens sans mœurs, il faut que l’étudiante ait des mœurs. Il faut qu’elle reste une jeune fille. Elle doit craindre un contact, un regard trop prolongé, une parole douteuse. Elle est libre, comme une perdrix dans le chaume ; elle est une proie. L’homme aussi est une proie ; mais sa capture ne lui enlève qu’un peu de force absolue. Sa force relative n’est pas atteinte, puisque tous ses frères tombent aux mêmes rets. Mais la jeune fille, si elle est prise, se perd toute. Elle n’a plus de valeur ; ou sa valeur, de sociale, devient anti-sociale. Ce jeune homme, même le plus sérieux et le moins sensuel, n’aura-t-il pas eu quelque liaison, n’aura-t-il pas fait quelques visites aux amours faciles ? Mais le contraire même lui serait une tare et le rendrait ridicule, ce qui, en France, est pire que d’être odieux. Cette jeune fille, son camarade d’études : oh ! la sagesse même ! En quatre ans, elle n’a eu qu’un amant et cinq ou six passades. Voilà la limite du féminisme, et posée par la société elle-même. Bref une jeune fille est une jeune fille — ou une fille.
Si la civilisation pourrait s’arranger d’un dilemme moins strict, il est tout à fait inutile de le rechercher. Sans doute, une classe de courtisanes instruites, savantes même, et habiles en tous les arts et dans la poésie, on peut rêver cela. Une civilisation dégagée du christianisme verrait sans peur l’amour élégant devenir pour quelques jeunes filles une profession charmante. Le spectacle d’ailleurs ne serait pas nouveau ; des sociétés qui valaient bien les nôtres ne méprisèrent pas plus les courtisanes que nous ne méprisons aujourd’hui les actrices et les danseuses. Mais ceci même ne supprimerait pas la jeune fille. Au contraire, la distinction n’en serait que plus marquée entre la fille vivant à sa guise dans le monde et la fille confinée dans sa famille. Bien entendu que je ne fais aucune allusion à ce libertinage universel que des sociologues déments appellent « l’amour libre ».
Tout en restant très fidèle aux vieux principes qui caractérisent et garantissent son état, la jeune fille d’aujourd’hui se réjouit qu’on lui ait enfin accordé une plus grande liberté d’allures. Elle ne rêve ni de féminisme ni d’émancipation totale. La femme n’a aucun goût pour l’émancipation. Elle se veut esclave, au contraire, esclave nominale, pour acquérir ainsi le droit de tyranniser l’homme qui lui est échu par le sort. Il ne semble pas que l’on ait bien compris ce dessous du caractère féminin. La jeune fille rêve ce qui sera le bonheur de la femme. Elle veut être la maîtresse d’une maison. Prête à subir les charges du commandement, elle en exige les charmes ; il faut qu’on lui obéisse. La femme française mènerait la politique même, si la politique ne se faisait en dehors de la maison. Elle n’y a la main qu’à demi. Toute décision prise à la maison est l’œuvre de la femme : c’est pourquoi les lycées de garçons se dépeuplent ; les lycées de filles seraient vides s’ils n’étaient des externats. Les jeunes filles ne demandent donc pas à être libres ; « Une liberté relative », dit l’une ; « la fenêtre entr’ouverte », dit l’autre. Aucune n’est féministe. Comme tout le monde en France, elles croient que les jeunes Anglaises et surtout les Américaines sont élevées dans une liberté extrême ; elles ignorent que, dans les pays anglo-saxons, il y a un tyran plus dur que toutes les lois, tous les règlements, un tyran de toutes les minutes, l’opinion. Et ce tyran, qui prend plus de formes que n’en connaissait Protée, fait de la liberté anglo-saxonne une chose mystérieuse et fugitive qu’aucun homme de civilisation latine n’a jamais pu ni voir ni comprendre. En réalité, les jeunes filles sont élevées en France d’une façon fort libérale, la confiance que l’on a dans les principes de plus en plus solides, dont elles sont pourvues, a remplacé partout les barrières matérielles. Les seules libertés qu’elles n’aient pas sont celles-là mêmes que leurs principes leur défendent de prendre. Quelques-unes semblent regretter qu’on surveille leurs lectures. Mais cela, c’est le caveçon ; c’est la clef du système.
On pourrait, en suivant l’énorme tome de M. de Tréville, faire encore bien des remarques curieuses sur la psychologie de la jeune fille moderne. Mais ce qu’on en a dit doit suffire à donner une impression générale et exacte de ses « aspirations ». Elle aspire à l’amour, tout simplement. On lui demande : « La fortune fait-elle le bonheur ? » Et c’est comme un jaillissement : Non ! non ! non ! Elles ont eu peur, tout d’un coup, qu’on ne leur arrache les ailes. Le chapitre est bien intéressant. Il suffirait seul à montrer combien la jeune fille de France est restée naïve et saine. A lire leur littérature et surtout leurs opinions littéraires, on éprouve un véritable agacement. Ce sont des cruches, — de délicieuses cruches, des amphores ! Mais dès qu’il est question de tout ce qui est l’essence de la féminité, l’amphore redevient une belle jeune fille à la gorge émue et aux yeux inquiets. On dirait que l’intelligence n’a été donnée à la femme que comme le don du miel a été donné à l’abeille : don funeste à leur liberté. Mais l’amour leur appartient, et rien ne peut l’arracher de leur cœur, — de ce cœur qui a tant aimé les hommes.
1901.
FRAGMENTS
I
SUR LA HIÉRARCHIE INTELLECTUELLE
Il ne s’agit pas d’affirmer une série de grades ou de fonctions caractérisés par des différences sensibles. Dans le monde de l’intelligence on se meut librement, sans mot d’ordre que celui chuchoté par l’infini, et on ne reconnaît de supériorités qu’élues par un jugement personnel. L’expression hiérarchie intellectuelle signifie seulement ceci : les hommes sont divisés en deux castes, les Énergétiques et les Énergumènes, ceux qui agissent et ceux qui sont agis (ou devraient être agis), ceux qui détiennent l’Esprit, c’est-à-dire la Force, et ceux qui subissent (ou devraient subir) l’action de l’Esprit, ou de la force, — οὶ ἐνργητιχοὶ, οὶ ἐνεργούμενοι. Hiérarchie donc à deux degrés, ou plutôt à deux cercles dont l’un, inscrit dans l’autre, a l’étroitesse, mais la solidité, d’une île de pierre surgie au milieu d’une solitude océane.
C’est sur ce récif que se groupent — et parfois se réfugient — les êtres doués de la pensée. Ils sont peu, — si la pensée n’a droit à ce nom que lorsqu’elle est accompagnée de la conscience. L’homme, en effet, le premier venu, est inconscient ; sa vie est purement automatique ; les gestes par lesquels il a l’air d’affirmer sa différenciation lui sont dictés parle roulement de son organisme, et ce même jeu l’oblige à proférer certaines paroles, celles-là seules et non d’autres.
Il n’y a pas d’imparité bien sensible entre les sociétés humaines et les sociétés animales ; la comparaison s’est toujours imposée de l’homme avec la fourmi, l’abeille, le castor, le pécari ou le chien des prairies. Après avoir réfléchi assidûment, et lu différents traités d’histoire naturelle et de psychophysiologie, je suis arrivé à cette conclusion : l’homme est une sorte de castor. Ces deux animaux bâtissent des maisons et des ponts, vivent en société, font la guerre, font l’amour, sont à la fois constructeurs et destructeurs ; à toutes ces œuvres ils procèdent naïvement, avec un courage infini.