Pour le castor, comme pour l’homme, la chose en soi est un pont : scier un arbre, le faire tomber en travers d’une rivière, — et sur cette poutre passer fièrement. Vers quel but ? Le castor n’a pas d’autre but que de passer la rivière ; pourtant, quand il est de l’autre côté, il voudrait bien revenir, pour « repasser », mais il est trop tard : la foule des castors le presse et le pousse ; on ne passe qu’une fois sur le pont des castors.

M. Ribot, avec quelques autres philosophes, en concluant à un automatisme relatif, dénie à la conscience un rôle important. Conscient ou inconscient, l’homme agirait de même ; il n’y aurait rien de changé dans ses rapports avec ses semblables ; la civilisation en serait au même point. Si le monde varie si peu, si Hérodote comme le dit Schopenhauer, a pu raconter toute l’histoire future en écrivant l’histoire d’un petit moment et d’un petit coin de terre, — c’est que les inutiles évolutions humaines ont été l’œuvre d’êtres inconscients, acharnés à suivre leur nature, à toujours recommencer la même chose, à toujours scier des arbres pour passer de l’autre côté de la rivière.

Pourtant l’esprit parle, l’esprit souffle — jusqu’à rebrousser le poil des castors ! Oui, mais l’action de l’esprit sur le castor n’est pas perçue par l’intelligence du castor, et sitôt que son poil retombe, sitôt que l’esprit se tait, l’animal reprend sa stérile besogne : il lui reste seulement la sensation d’avoir eu le poil rebroussé et, contre le Souffle, une animosité qui, très souvent, devient de la haine.

Que ceux donc à qui de mystérieux mots ont été dits dans l’oreille gardent ces mots pour eux, ou s’ils les redisent, que ces mots ne sortent de leurs lèvres qu’enveloppés de l’impénétrable buée du symbole ; qu’ils restent sur leur île de pierre, d’où, grâce à leur vue pénétrante, ils suivront, pour se distraire, les inconscients gestes des lamentables « pontifes » ; et que leur égoïste prière soit celle qui est écrite dans l’« Upanishad du grand Aranyaka » :

« Fais-moi aller du non-être à l’être, fais-moi aller de l’obscurité à la lumière, fais-moi aller de la mort à ce qui ne meurt pas. »

… en attendant les jours où la parole pourra s’affirmer selon sa signification essentielle et où l’énergie spirituelle se résoudra en lumière.

Mais, que nous importe l’avenir, et si l’intelligence est vraiment sans action, si ceux qui devaient être imprégnés jusqu’à l’âme ne le sont que jusqu’au derme, si l’animal secoue la tête et se reprend à pétrir son mortier, si l’énergumène enfonce au delà des oreilles son museau dans la boue, s’il refuse les caresses intellectuelles, si, après des milliers d’années et de remontrances, il en est encore, pitoyable fétichiste, à vénérer une série de dieux inférieurs, pensons au phénomène de l’impénétrabilité : cela nous évitera l’étonnement.

1894.

II
L’HOPITAL

On se souvient du mot doux proféré, il y aura un an tantôt, par un riche et vieux journaliste (on ne sait plus lequel), à propos de Verlaine : « Quel dommage qu’il ne soit pas mort à l’hôpital ! »