L’hôpital est, en effet, dans l’esprit de la solide bourgeoisie, « le couronnement » naturel et d’une vie désintéressée de poète et d’une vie laborieuse de pauvre homme. Ceux qu’on n’a pu jeter dans les bagnes ou faire crever de faim sur la paillasse, on les envoie là finir leurs tristes jours. La civière, les râles et les crachats de la salle commune, les expériences de fer et de poison, l’amphithéâtre, le lit de chaux : voilà ce que réservent ceux qui restent debout à ceux qui tombent.
L’hôpital, tel qu’organisé par les sociétés modernes, est une prison pour malades et un laboratoire pour médecins. Parmi les gardiens et les opérateurs, il en est de pitoyables ; il en est de féroces ; mais les uns comme les autres doivent songer qu’ils sont d’abord les régents et les professeurs d’une école : le malade est le livre qu’on ouvre à la curiosité des petits carabins.
A Paris, l’hôpital est la terreur du pauvre. Entre malheureux on se conte des légendes. Presque toutes les filles publiques jetées à l’hôpital en sortent le ventre barré d’une large couture : on les fend pour essayer sur de la chair, prostituée même au bistouri, de lucratives opérations. Mais que les belles dames y songent, qui sont gênées par leurs ovaires : cela déforme et cela marque ; on n’est plus propre qu’aux adultères de coupé ou de canapé, en toilette de ville. Qu’elles se fassent tailler ; elles sont maîtresses de leurs corps. Il ne faut demander aux médecins que le respect de la chair pauvre et sans défense.
Je songe à l’hôpital parce qu’une vieille dame vient de mourir, ayant donné beaucoup d’argent pour de telles fondations qui pourraient être pieuses, c’est-à-dire humaines. Elle a fondé ou alimenté des hôpitaux pareils aux autres, des écoles de clinique et non de vrais asiles où la misère et la maladie trouveraient un abri sacré, entreraient comme dans un hâvre de grâce.
L’hôpital devrait être le prolongement du logis, une chambre seulement plus calme, plus claire, plus saine, et le malade traité non comme un prisonnier, mais comme un voyageur. Oui, une grande hôtellerie de la souffrance et le malade un hôte et l’objet de toutes les attentions, un être humain maître de sa demeure passagère et non pas le numéro sinistre sous lequel les gens à pendules et à bronze d’art sourient que meurent les vieilles gens dont ils ont dévoré la vie.
Mais je n’attends rien de tel, ni d’aujourd’hui ni de demain. Peut-être un jour l’individu se respectera-t-il assez pour être en droit d’exiger qu’on le respecte lui-même, jusqu’en ses caprices, jusqu’en des fantaisies d’enfant malade. Si, au lieu d’être des états, les sociétés étaient ce que dit le mot, des associations, on pourrait espérer beaucoup et tenter beaucoup ; l’État est la faux qui fauche, sitôt sortie de terre, l’herbe des bonnes volontés.
Demain, c’est peut-être le socialisme, la torpeur, la fin de toute énergie, de toute initiative, de toute liberté…
Mais se vouloir libre, c’est se faire libre. La pensée est plus forte que tout. Il faut toujours dire ; il faut même crier : peut-être qu’au loin un cerveau, comme une cloche, va sonner à l’unisson.
1896.