Puis-je vous avouer, Monsieur, que je ne m’inquiète pas plus de l’idéal de demain que du temps de demain ? Beau, mauvais, variable, avec toutes les nuances et toutes les modifications que ces mots subissent selon les intérêts, les désirs, les illusions de chacun. Cela regarde le baromètre. Quel que soit l’état social, l’individu s’accommode à cet état, puisqu’il y vit et s’y reproduit. Je trouve seulement que l’homme a une tendance fâcheuse à tyranniser la nature : grisé par la passivité des choses, il est probable qu’il voudra de plus en plus substituer ses propres lois aux lois naturelles et tenter de faire régner l’idée de justice qui n’est que l’idée de logique mal comprise.

Vous savez qu’il y a une notion commune à beaucoup de religions, celle d’un Paradis terrestre situé au commencement du monde. Or, au siècle dernier, des penseurs hardis imaginèrent de transporter ce paradis à l’autre bout, à la fin. Une hardiesse plus grande serait de le situer au milieu, en un milieu oscillant, au milieu même où nous sommes aujourd’hui : on l’essaya ; c’était l’optimisme, mais la chose parut un peu forte, même aux plus naïfs. Paradis-passé, paradis-futur, je classe les deux notions côte à côte dans le chapitre des superstitions hédonistes : c’est de la matière à littérature.

Pourtant je voudrais vous dire quelque chose qui paraisse important, et voici : la vie serait, je crois, rendue beaucoup meilleure pour tous et pour chacun, si l’on admettait cette idée que la société est faite pour l’individu et non l’individu pour la société. C’est l’individu qui souffre et non la collectivité ; c’est lui, et non la totalité, qui est la pièce importante. Sacrifier les individus au bien public me semble aussi absurde que si, lors d’un incendie, on sacrifiait les locataires d’une maison pour sauver la maison. Mais cet idéal apparaît très opposé à celui qui peut-être s’élabore et qui serait, dit-on, l’unification, selon la moyenne, de toutes les intelligences et de toutes les forces. Idéal (si l’on ose dire) bien difficile à réaliser. On compte sans le génie ou bien l’on espère que le génie consentira à être médiocre : c’est peut-être aller un peu loin.

Voilà. J’ai très mal répondu à vos questions, mais c’est que je vois très mal dans l’avenir. Si pourtant je vous envoie cette note, c’est par sympathie pour votre œuvre et parce que vous défendez, comme j’ai quelquefois essayé de le faire, l’individualisme et la liberté contre la tyrannie et les vilaines entreprises de l’État et des Lois.

1898.

IV
EN RÉPONSE A UNE QUESTION
Sur le rôle de l’art.

Il y a dans le livre de Tolstoï une définition — ou une explication — de l’art qui n’est pas mauvaise ; on peut dire en la prenant pour point de départ : L’art est l’expression de la Beauté. — L’Art est de la beauté exprimée par une œuvre humaine. — Une œuvre d’art est une œuvre où l’homme a traduit, au moyen de formes sensibles ou intellectuelles, l’idée ou la sensation du beau.

On peut dire encore plusieurs choses, toutes parfaitement inutiles, quoique justes et vraies ; mais on ne peut pas dire :

« L’art constitue un moyen de communion entre les hommes s’unissant par les mêmes sentiments, » car, cette définition s’appliquerait indifféremment à la religion, à la morale, au patriotisme, à la science, à toutes les activités qui ont une valeur sociale.

L’art a un but particulier et tout à fait égoïste : il est son but à lui-même. Il ne se charge volontiers d’aucune mission, ni religieuse, ni sociale, ni morale. Il est le jeu suprême de l’humanité ; il est le signe de l’homme ; il est la marque du désintéressement intellectuel. Il affirme le divin ; il tend à sortir des contingences ; il se veut libre, il se veut inutile, il se veut absurde, c’est-à-dire en désaccord avec les forces mêmes de la nature qui tiennent l’homme dans une étroite servitude.