Si l’on donne à l’art un but de moralité, il cesse d’être, puisqu’il cesse d’être inutile. Il est impossible qu’une œuvre soit voulue en même temps d’art et de moralité ; l’antinomie est absolue.

Cependant la tendance des hommes est de faire servir à leurs besoins même l’inutile. C’est ainsi que l’on attribue à telles œuvres d’art pur une signification seconde, surajoutée arbitrairement et tellement factice qu’on peut l’ôter, la remettre, la changer — comme ces robes des idoles espagnoles — sans que l’œuvre ait rien perdu de son caractère désintéressé : elle y gagne parfois un nouveau sourire d’ironie et de pitié.

Il arrive aussi que tel grand écrivain, comme Tolstoï, croyant faire à la fois de l’art et de la morale, a fait de l’art pur, malgré son désir et malgré sa volonté. Cela est rare et les hommes de génie eux-mêmes sont punis, le plus souvent, et réduits à la médiocrité, quand ils ont voulu se servir de l’art, au lieu de le servir. Je ne demande pas que, dans le désarroi futur, on respecte ce refuge suprême. Si tous les sanctuaires doivent être détruits, celui-là ne sera pas épargné et il est très probable que les prochaines civilisations, entièrement utilitaires, matérialistes, scientifiques et morales, se soucieront peu de jouer à faire des tableaux, des poèmes ou des dômes. Si elles admettent encore une sorte d’art, cela sera de l’art « social », — pour que l’art soit nié sous son propre nom.

Ainsi Tolstoï, dont les paroles m’épouvantent, aura raison dans l’avenir, — à moins que l’avenir échappe aux constructeurs de sociétés, à moins qu’il ne ressemble, tout bonnement, et au présent et au passé.

1899.

V
LE MARBRE ET LA CHAIR

Au maître Rodin.

Un atelier de sculpture affirme la supériorité de l’art sur la vie, combien la chair est triste près de la joie lumineuse des marbres, modeste près de la gloire des bronzes. A première vue, l’impression du nu féminin parmi le nu marmoréen est plutôt pénible ; on est contrarié par le ton de la peau, ce mélange de rose et de jaune, par la mobilité de la face et des muscles de tout le corps, brisé souvent en une attitude sans grâce, par les cheveux, par d’autres ombres, par l’absence de calme et de lignes fixes et, aussi, par ce que l’on sent de fugitif, de personnel, en l’académie correcte de cet être qui s’érige bêtement, nu et ennuyé, sur une table.

C’est bien vraiment là que l’on comprend à quel point existe peu, en soi, la beauté individuelle et extérieure, à quel point une créature quelconque, pierre ou arbre, bête ou homme, est incapable de se réaliser par ses seuls moyens naturels, ses seuls moyens de vie : en somme, elle n’arrive à la réalité qu’après avoir été manipulée, recréée, évoquée par l’Art ou par le Désir (qu’on peut ainsi appeler l’Amour).

Ces petits modèles que l’on voit partout, multicolores dans les rues, unicolores dans les ateliers, ces petites Italiennes sont fort insignifiantes, d’un charme médiocre, guère jolies et souvent lourdes en leur sérieux de madones : mais qu’elles soient désirées par l’Artiste ou désirées par l’Amant, et les voilà égales peut-être aux plus hautes divinités.