La matière, telle que créée ou telle que née, est essentiellement amorphe sous une apparence formelle, sous l’illusion d’un contour précis, et c’est à l’intelligence de lui donner sa forme vraie, c’est-à-dire sa destination et sa place dans la hiérarchie des œuvres d’art ou d’amour.
De toutes les créatures amorphes, la femme (à quelques exceptions près où l’âme mâle s’est logée en enveloppe femelle) est idéalement la plus malléable et la plus inconsistante, celle qui subit le mieux les empreintes, mais aussi celle qui les garde le moins profondément : elle ne s’épanouit en sa réelle et définitive nature que sous la mainmise incessante et impérieuse de la Force. La statuaire, où il faut du génie et des muscles, de l’intrépidité et de l’endurance, est évidemment l’art qui la domine le mieux et la réalise le plus sûrement : en pierre, en marbre, en bronze, elle est vraiment éternelle, elle est vraiment l’indestructible Idée.
1893.
VI
SUR LE CHRISTIANISME
… C’est pourquoi il n’y eut jamais de peuples chrétiens. L’Europe, depuis qu’elle a été nominalement christianisée, ne vit que des quelques gouttes d’élixir païen qu’elle a sauvées de la jalousie de ses convertisseurs. On parle d’obscurantisme ; il est dans la morale chrétienne et non dans un cérémonial et des usages hérités de la religion gréco-romaine. Ce cycle néo-chrétien, dont on ne peut prévoir la fermeture, est navrant. On voit l’humanité s’abrutir toujours de plus en plus, à mesure qu’elle s’éloigne du romanisme pour essayer de réaliser les chimères d’un rêve asiatique. L’heure est chrétienne, et elle est sonnée à toute volée par des hommes qui se croient anti-chrétiens. Ne soyons pas dupes des mots. La théologie s’est sécularisée ; elle est parlementaire et électorale. Elle tend à l’action politique. Jésus a réfléchi — ceci pourrait tenter quelque socialiste — et il s’est dit qu’après tout, ce monde vaut bien l’autre et qu’il s’y pourrait tailler un royaume. Je ne crois pas qu’il réussisse, parce que l’on conçoit difficilement une société anti-sociale. Mais plus l’entreprise est vaine, plus la bataille sera longue et pénible. Il est possible que, s’étant mis, une fois pour toutes, l’idée du paradis évangélique dans la tête, l’humanité ne veuille plus jamais en démordre. Du moins cela durera jusqu’à ce qu’un autre grand courant, peut-être tout contraire, emporte les hommes vers une autre chimère, une autre étoile aussi inaccessible que toutes les étoiles.
En ce moment, nous en sommes au point que tout ce qui n’est pas chrétien semble obscène. On ne peut plus dire que généralement les loups mangent les agneaux et que c’est leur devoir de loups, sans faire passer dans la foule un frisson d’horreur. Il faut mettre ordre à cela et ranger le monde sous la houlette de Berquin. On confond l’équité, qui est l’ordre, avec la justice, idée chrétienne. Justitia pour Cicéron et pour les juristes, c’est la loi, l’attribution à chacun de ce qui lui est dû ; pour Tertullien, le mot signifie douceur, bonté. Nous en sommes à Tertullien. C’est une manière de sentir. Elle a sa valeur. Seulement ceux qui répètent le beati mites, et qui pratiquent l’évangile de la pitié sont destinés à devenir les esclaves de ceux qui osent dire : ma justice, c’est ma force, et qui le prouvent. Ils le sont déjà. Je comprends bien que ceux qui sont les faibles veuillent devenir les forts ; mais l’inverse me révolte comme une lâcheté. Je n’aime pas ces patriciens romains qui se rangèrent à la religion des esclaves ; ils furent les apostats de leur caste et de leur race. En France, dès que les aristocrates militaires eurent reçu quelque culture, dès qu’ils comprirent le sens des prières chrétiennes, ils refusèrent de les prononcer et laissèrent au peuple une religion d’humilité. Les orateurs chrétiens du XVIIe siècle viennent du peuple ; leur occupation est de convertir les grands ; chacun est le saint Remi de quelque Clovis. Le grand Condé résista longtemps ; un jour, comme Bourdaloue montait en chaire, à Saint-Sulpice, il cria : « Silence, voici l’ennemi ! » On n’a jamais cité ce mot qu’en l’honneur de Bourdaloue. Soit ; mais il établit très bien aussi la position d’un Condé devant un Jésuite.
Aujourd’hui l’aristocratie intellectuelle se peut juger d’après la même pierre de touche. Elle est incompatible, je ne dis pas seulement avec la foi, avec la sentimentalité chrétienne. Il faut vivre plus haut que cela et ne point s’occuper du bonheur des autres, alors que l’on dédaigne le sien propre. Le christianisme a promulgué une morale unique, obligatoire pour tous. Ceux qui semblent le plus violents contre le christianisme ont le plus grand soin de respecter cette morale ; plutôt que de l’alléger, ils la rendraient volontiers plus lourde. Il faut être heureux, et c’est l’obéissance qui conduit par la main les hommes vers le bonheur. Ainsi l’humanité sacrifie tout ce qui n’est pas essentiel à l’idéal moyen qu’elle veut atteindre. Le premier sacrifice est celui de la liberté. Penser selon les ordres d’un directoire religieux ou politique, qu’importe au peuple, qui ne pense pas ? Se soumettre : qu’importe à une masse qui vit déjà dans l’esclavage ? Le choix des plaisirs : elle est habituée à les subir. La joie de se grandir par un acte difficile : qui comprend cela ? Enfin le bonheur moyen écarte tout ce qui peut faire moins laide la vie humaine ; et il englobe tout ce qui la rabaisse. L’idéal terrestre de l’humanité sent la porcherie, comme son idéal céleste sentait l’étable. Ni le paradis chrétien ne peut convenir à la partie supérieure de l’humanité, ni le paradis socialiste. Les hommes dignes de ce nom ne connaissent qu’une manière d’exercer la vie : par la lutte pour la liberté.
Cependant le monde est chrétien et il se christianise tous les jours. Ceux qui se retranchent de la communion en avouant leur incroyance devront se résigner à une vie inharmonieuse et pénible. Les non-conformistes seront de plus en plus bafoués et haïs. Leur position va devenir plus difficile que ne le fut, sous le règne de la foi, la position des incrédules. Il faut déjà ruser pour dire sa pensée, quand elle blesse la morale chrétienne.
Cependant, à condition de ne prétendre qu’à l’approbation du très petit nombre des esprits libres, il est encore temps de parler. Si le cercle des auditeurs est étroit, la voix est mieux entendue. Je relis des pages où M. Victor Brochard a eu le courage de montrer[59] que l’idée de Dieu, telle que la philosophie orthodoxe croit la trouver chez les Grecs, est une idée purement chrétienne. « Jamais, dans la philosophie grecque — la chose est hors de doute, — et pas plus chez les Stoïciens que chez Platon, l’infini n’a été considéré autrement que comme une imperfection, un non-être. » Notre Dieu moderne n’est pas le produit d’une évolution normale de la pensée humaine ; il représente la substitution brutale d’une croyance religieuse à une conception philosophique. A l’idée religieuse d’un Dieu-volonté se joint nécessairement l’idée d’obligation morale. Le bien c’est la volonté de Dieu, soit qu’il l’ait formulée directement (révélation), soit qu’il l’ait inscrite à jamais dans la conscience de chaque homme (Kant). « Nombre de moralistes, dit M. Brochard, acceptent sans hésiter de définir la morale, la science du devoir, et notre esprit moderne ne conçoit pas même une morale qui ne tracerait pas à chacun sa ligne de conduite, ne lui formulerait pas certains préceptes auxquels il est tenu d’obéir. Cependant, si l’on veut bien y prendre garde, cette idée est totalement absente de la morale ancienne. Elle est si étrangère à l’esprit grec que pas plus en grec qu’en latin, il n’y a de mot pour l’exprimer. Jamais les anciens n’ont conçu l’idéal moral sous la forme d’une loi ou d’un commandement. » La morale pour les anciens c’est la coutume, l’usage. Leurs moralistes donnent des conseils, jamais des ordres. Sans doute ils voulaient, eux aussi, aider les hommes à trouver le bonheur ; mais cette attitude était toute fraternelle. Ils ne mêlaient pas l’idée de devoir à la recherche du « souverain bien ». Et comme ils ne concevaient pas de devoir, ils ignoraient la conscience morale. La vertu était donc pour les anciens toute différente de ce qu’elle est pour nous. « Au point de vue moderne, dit M. Brochard, la vertu est l’habitude d’obéir à une loi nettement définie et d’origine suprasensible. Au point de vue ancien, elle est la possession d’une qualité naturelle. » Les idées de libre-arbitre, de responsabilité morale sont également ignorées de la philosophie grecque ; quant à l’immortalité de l’âme, ce fut une des rêveries de Platon, mais elle ne tient pas étroitement à sa philosophie.
[59] La Morale ancienne et la morale moderne, dans la Revue Philosophique du 1er janvier 1901.