Mais, retirant la liberté à l’homme, saint Augustin et ses interprètes l’avaient laissée à Dieu. On arrivait ainsi à la notion d’un être, infini et tout puissant, créant expressément des êtres voués à la douleur éternelle. Nulle illusion n’était laissée aux hommes ni sur eux-mêmes ni sur le maître de leurs âmes. Tout effort vers le bien était inutile ; une longue vie de dévouement et de foi était nulle devant le nouveau Baal. Ceux qui devaient être dévorés, Dieu les avait choisis et marqués de toute éternité.
Rien ne blesse un homme civilisé comme la négation de son libre arbitre. La science elle-même échouera à détruire cette notion que l’humanité juge essentielle. Quand les hommes se croyaient destinés à la vie éternelle, la question était bien plus importante. Les Jésuites, prenant le parti de la liberté, ne faisaient que se ranger à l’opinion commune. Si Pascal n’eût pas fait dévier la polémique vers les cas de conscience et le casuisme, il était vaincu, malgré qu’il eût beaucoup plus d’esprit que le P. Nouet. Tout le monde était à peu près d’accord en France pour admettre que la grâce suffisante n’est refusée à personne, que le Christ est mort pour tous les hommes et que le ciel est ouvert à toutes les bonnes volontés. Cette religion modérée est compatible avec la civilisation ; elle peut devenir aimable, si le clergé est fin et doux. A la porte fermée du calvinisme, les Jésuites avaient depuis longtemps opposé la porte ouverte et, de la naissance à cette porte bienheureuse, étendu pour les âmes délicates un beau tapis. La voie douloureuse était devenue le chemin de velours.
IV
La Philosophie des Jésuites. — Elle se résume bien dans le titre de l’ouvrage du P. de Sarrasa, l’Art de se tranquilliser dans tous les événements de la vie[1]. L’intérieur du tome n’est pas moins édifiant : « Pour parvenir à une joye constante et durable, il faut faire choix d’un chemin que l’on puisse faire avec plaisir. Il faut bien se garder de donner dans des détours et dans des voyes épineuses, qui répandent du désagrément sur le voyage que l’on doit faire pour arriver au pays de la joye… » Et il nous sert l’exemple du marin qui, s’il n’a échappé qu’avec peine à la tempête, se réjouit sans doute d’être arrivé au port, mais garde en son bonheur présent l’amertume d’un fâcheux souvenir. « De là je conclus que, pour rendre notre joye durable, nous devons choisir des moyens auxquels un certain contentement soit attaché[2]. » Voilà bien la philosophie des Jésuites : le chemin de velours.
[1] On suit l’édition française de Strasbourg, 1752. Sarrasa était un Espagnol des Flandres, né à Nieuport en 1618. Son livre parut en 1664, à Anvers, chez Jean Meursius, sous ce vrai titre qui a été médiocrement traduit : Ars semper gaudendi.
[2] Page 7.
Sarrasa n’est point sot d’ailleurs. Il sait que tels qui feignent de fuir les plaisirs ont avec eux des rendez-vous secrets. « Ceux qui de jour paraissent les plus chastes et les plus remplis de pudeur sont de nuit, quand personne ne les voit, les plus impudiques et courent après toutes les voluptés auxquelles le jour n’est pas favorable[3]. » Il n’est dupe de rien, pas même des scrupules de conscience, leur attribuant une origine purement physique : « Si la mauvaise constitution du sang cause des scrupules, il faut la rendre plus fluide. C’est par là qu’on ôte la nourriture aux scrupules. Nous n’avons pas besoin de donner ici les remèdes qui sont bons à cela. Ce serait empiéter sur les droits de mes sieurs les médecins. » Il déconseille le jeûne, les mortifications, les longues veillées de prières. « L’estomac vide, dit-il prestement, cause dans les scrupuleux le même effet que la bourse vide cause dans les autres. L’un et l’autre affaiblit l’âme et dérange l’imagination[4]. » Sarrasa sait qu’une bonne conscience accompagne nécessairement une bonne santé. Ce Jésuite s’intéresserait aujourd’hui à la psychophysiologie. Il aurait suivi le cours de M. Ribot au collège de France.
[3] Page 228.
[4] Page 369.
C’est d’ailleurs un médiocre. Il n’en est peut-être que plus représentatif. On ne verrait pas bien au contraire par quel moyen rattacher Baltasar Gracian à l’esprit jésuite, s’il n’avait, lui aussi, étendu sous nos pieds un tapis fleuri et doux. Voyez cet art de jouir de la vie ramassé en quelques lignes :